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La Rolex, c’était nous

Dawn Butler, une montre et les archives de l’indemnité coloniale de 1849.

À Westminster, une députée a demandé si une montre volée devenait légitime en passant à ses enfants. En Martinique, l’histoire donne à sa parabole un article de loi et un capital bancaire.

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Le jeudi 22 octobre, à la Chambre des communes, au cours d’un débat consacré au Black History Month, Dawn Butler, députée travailliste de Brent East et fille de parents jamaïcains, s’est tournée vers la présidente de séance pour lui poser une question que comprendrait un enfant : « Si je vous volais votre Rolex, deviendrait-elle la mienne ? Si je donnais cette Rolex à ma fille, deviendrait-elle la sienne ? » Elle a répondu elle-même que non, évidemment, puis elle a prolongé l’image jusqu’à la montre mise en garantie d’un prêt bancaire, et jusqu’à la maison achetée grâce à ce prêt et transmise aux enfants. Les réparations, a-t-elle dit, portent sur un bénéfice hérité et sur une perte héritée ; sur ses réseaux, elle a ajouté que le temps n’efface pas l’injustice.

La parabole tient sa force de ce qu’elle déplace la discussion de la faute vers le titre de propriété. Personne ne reproche à la fille un vol qu’elle n’a pas commis ; on constate simplement que la montre, à son poignet, n’est toujours pas la sienne. L’objection que l’on oppose depuis des décennies à toute demande de réparation, celle qui rappelle qu’aucun vivant n’a possédé d’esclaves, se trouve désarmée sans même avoir été contredite : dans cette parabole, l’héritier n’est pas coupable, mais il n’est pas propriétaire non plus.

La réponse est venue vite. La députée a dénoncé en séance les milliers de messages injurieux reçus après la diffusion de son discours, et cité celui du député conservateur Neil O’Brien. Il lui avait écrit sur X que l’argent de ses administrés, qui n’ont rien fait de mal, ne lui appartenait pas, que financer avec cet argent des aides pour ses « mates overseas », ses potes d’outre-mer, serait précisément du vol, et qu’elle pouvait dégager. Butler a dénoncé la charge raciale de cette référence à ses « potes d’outre-mer » et demandé au député de s’en expliquer. Overseas se dit chez nous outre-mer : c’est la case administrative où l’on nous range. Ramenée chez ces potes d’outre-mer, la parabole trouve ses archives.

Chez nous, la montre volée avait un visage. La République abolit l’esclavage par décret le 27 avril 1848, et en Martinique les femmes et les hommes réduits en esclavage n’ont pas attendu le texte : ils ont imposé leur liberté le 22 mai, avant son arrivée. Le 30 avril 1849, la même République vote la loi qui indemnise les anciens propriétaires pour la perte de ce qu’elle tenait encore pour leur bien. Au total, 126 millions de francs sont répartis, et la Martinique entre dans le calcul pour 74 447 personnes libérées. Ces personnes ne reçoivent rien. Londres avait fait de même lors de sa propre abolition, avec 20 millions de livres, et l’emprunt levé pour payer les propriétaires n’a été soldé qu’en 2015. La parabole de Westminster suppose un voleur qui garde la montre ; notre histoire montre un État qui rembourse le voleur au moment où la montre s’arrache elle-même du poignet.

Le détail se loge dans l’article 7 de la loi. Un huitième de la rente due aux colons de la Martinique, de la Guadeloupe et de La Réunion y est prélevé pour former le capital d’un établissement de crédit, et les indemnisés reçoivent en échange des actions de la banque. La loi du 11 juillet 1851 organise ces banques coloniales, dont la Banque de la Martinique, qui émettra les billets de l’île. Le capital de la Banque de la Martinique s’est donc formé avec l’argent versé pour la perte des esclaves, au profit de ceux qui venaient de le toucher. La montre n’a pas seulement changé de poignet : elle a été placée, et elle a rapporté.

Reste la phrase de la députée sur le temps. Des descendants ont porté la question de la réparation devant la justice française. En 2019, la Cour de cassation a admis que la prescription avait pu être suspendue jusqu’au jour où les victimes ou leurs ayants droit avaient été en mesure d’agir, mais elle a jugé l’action prescrite, faute de preuve d’un empêchement prolongé pendant plus de 100 ans. En 2023, elle a validé le raisonnement d’une cour d’appel qui reconnaissait qu’au lendemain de 1848 les personnes affranchies n’avaient ni la capacité ni la conscience de leur droit d’agir, et qui faisait partir le délai des textes internationaux de 1948 et 1950 sur les droits humains. Avant l’abolition, l’exclusion judiciaire avait son texte : l’article 31 du Code noir, qui interdisait aux esclaves d’être parties à un procès civil. L’émancipation juridique ne suffisait pas à rendre immédiatement possible l’exercice des droits. Le raisonnement des juges est juridique, il se tient dans son ordre, et il oblige seulement à poser les deux horloges côte à côte. Pour les propriétaires, l’État a organisé l’indemnisation et l’a votée un an et trois jours après le décret d’abolition. Pour les descendants des personnes libérées, la demande se heurte, entre autres, à la prescription. Aux uns l’indemnité, aux autres le délai.

La députée demandait si une montre volée devient légitime en changeant de poignet. Ici, elle a fini en capital de banque. Savoir lire côte à côte l’article 7 de 1849 et l’article 31 de 1685 est un premier geste de réparation, que personne ne peut nous refuser ni nous prescrire.

La Rolex, c’était nous.

Note de méthode. La citation de Dawn Butler est traduite par moi du compte rendu officiel des débats. Le chiffre de 74 447 correspond au nombre de personnes libérées retenu pour la Martinique dans la répartition de l’indemnité. Les décisions de justice sont résumées par leur motif principal ; en 2023, la Cour a aussi relevé qu’aucun requérant n’établissait un dommage personnel directement rattaché aux crimes subis par ses ascendants.

Sources

Hansard, Black History Month, 22 octobre 2026

Hansard, séance du 26 octobre 2026

Dawn Butler sur X

The Independent, la réaction de Neil O’Brien

Martinique la 1ère, l’emprunt britannique soldé en 2015

Jessica Balguy, L’indemnité coloniale de 1849

Laurent Sermet, le système d’indemnisation des colons

Alain Buffon, Les vieilles banques coloniales d’émission

Cour de cassation, 17 avril 2019, n° 18-13.894

Cour de cassation, 5 juillet 2023, n° 22-13.457

Outre-mer la 1ère, le rejet du pourvoi en 2023

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