La Jamaïque demande à Londres si l’esclavage était légal. Londres répond déjà qu’elle ne paiera pas.
Le 7 septembre 2026, une délégation conduite par la ministre jamaïcaine de la Culture Olivia Grange a déposé à Buckingham Palace une pétition adressée à Charles III, chef de l’État jamaïcain. Elle lui demande de renvoyer trois questions devant le Judicial Committee of the Privy Council : l’asservissement des Africains en Jamaïque était-il licite en droit anglais, violait-il le droit international, le Royaume-Uni doit-il aujourd’hui réparation. La délégation y voit le premier recours de ce type par un pays du Commonwealth. La pétition ne demande pas au Privy Council de fixer une somme. La Jamaïque veut d’abord des réponses de droit, elle décidera ensuite de la suite.
Downing Street a répondu avant même que la question soit instruite : le Royaume-Uni ne verse pas et ne versera pas de réparations. La traite était abominable, il faut reconnaître les torts du passé, et le pays regarde devant lui.
Lisons cette réponse pour ce qu’elle est. On demande si un fait était légal, on répond qu’on ne paiera pas. Ce n’est pas une réponse, c’est un refus de terrain. Londres entend « argent » partout où le mot réparation apparaît, parce que le droit est le seul endroit où sa position devient coûteuse. Sur le terrain moral, on peut regretter indéfiniment sans rien devoir. Sur celui du droit, il faut expliquer pourquoi la question elle-même est irrecevable. C’est précisément ce déplacement que tente la Jamaïque, et c’est pourquoi il fallait le refuser vite.
Le mot « jamais » a d’ailleurs un défaut : il est faux. Le Royaume-Uni a déjà indemnisé pour l’esclavage. Votés en 1833 et versés à partir de 1835, vingt millions de livres ont dédommagé les propriétaires, soit environ 40 % du budget annuel de l’État britannique. Une partie de ce financement fut ensuite absorbée dans la dette publique, dont les derniers titres perpétuels correspondants n’ont été remboursés qu’en 2015. Ce pays sait donc indemniser. Il l’a fait, massivement, en faveur de ceux qui possédaient. Le 9 février 2018, son Trésor a ressorti l’épisode sur son compte officiel, non pour le regretter mais pour s’en féliciter : des millions de Britanniques auraient contribué par leurs impôts à « mettre fin à la traite », l’argent ayant servi à acheter la liberté des esclaves de l’Empire. Deux erreurs dans une seule phrase : la somme est allée aux maîtres, et la traite était interdite depuis 1807. Le message a été effacé le lendemain.
Reste la pièce que personne ne veut regarder en face. Charles III est chef de l’État jamaïcain, mais il ne décide rien par lui-même. Le sort de la pétition dépendra d’un acte accompli par le chef de l’État jamaïcain sur l’avis du gouvernement que cette demande met précisément en cause. La souveraineté s’arrête exactement là où commence l’avis de Londres.
Et nous ? La Martinique ne peut pas emprunter cette voie. Non parce que la question ne se pose pas ici, mais parce qu’il lui manque l’État qui pourrait la porter en son nom. La France, elle, a reconnu en 2001 que la traite et l’esclavage constituaient un crime contre l’humanité, sans attacher à cette reconnaissance aucune obligation de réparation. Londres reconnaît le tort mais refuse la dette ; Paris reconnaît le crime mais ne répare pas. Reconnaître ne coûte rien : c’est bien pour cela qu’on nous l’accorde.
Arnaud Ransay, Reflets du Sud
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Sources essentielles en ligne
- The 1833 Abolition of Slavery Act and compensation claims
- Jamaica files reparations petition to King
- Repayment of £2.6 billion historical debt to be completed by government
- Slavery Abolition Act 1833 — réponse du HM Treasury sur l’emprunt et son remboursement
La liste documentaire complète, y compris les ouvrages et archives consultés hors ligne, figure dans la Bibliothèque de Reflets du Sud.
