REFLETS DU SUD

Histoire, société et mémoires martiniquaises

Première visite ? Mode d’emploi

Un an à apprendre à nous dire

Un an. Ici, l’actualité a une histoire. Reflets du Sud face à la baie de La Trinité : arbre d’archives, livre, carnet, expresso et bougie.

Reflets du Sud, 2 novembre 2025 · 2 novembre 2026

Lettre anniversaire · Lecture estimée : 11 min

Hier soir, les cimetières du pays se sont couverts de bougies. Les tombes avaient été lavées les jours précédents ; à la nuit tombée, des milliers de petites flammes ont veillé ceux qui nous ont précédés, pendant que les vivants restaient là, à parler bas, à se saluer d’une allée à l’autre. Ce matin, c’est le jour des Morts, et Reflets du Sud a un an. Il est né un 2 novembre, et je mesure aujourd’hui ce que cette date portait : un pays qui consacre une nuit entière à éclairer ses morts sait déjà que la mémoire demande un travail, avec ses gestes et sa patience. Il restait à faire de ce travail une méthode, puis de cette méthode un regard porté sur le présent.

C’est ce que j’ai tenté pendant 12 mois, et c’est ce chemin que je veux vous raconter, avec ses maladresses et ce qu’il reste à faire.

Au départ, il y avait un manque que je sentais autour de moi. Mon livre, Penser l’Homme Noir Martiniquais, était déjà accepté en comité de lecture, et pourtant quelque chose restait en souffrance : une information lente, qui prendrait le temps de relier notre histoire et nos mémoires à ce que nous vivons aujourd’hui. J’ai commencé par les épisodes qui me paraissaient tenir le pays, avant et après l’abolition, et par ma propre philosophie, que je voulais mettre à l’épreuve de nos réalités.

Le 24 novembre 2025 ont paru, le même jour, la bataille de l’Acajou et une question posée à la philosophie depuis chez nous : a-t-on vraiment le choix en Martinique ? Le site a publié 3 textes ce mois-là, 2 en décembre. Un petit groupe de lecteurs fidèles a réclamé la suite, puis davantage de précision, et je me suis pris au jeu. En octobre 2026, le site a publié plus de 20 textes.

Je relis ces premiers textes avec une tendresse sévère. Les sujets étaient là, l’élan aussi ; la preuve manquait parfois. Mon article sur Léopold Lubin situait l’affaire à la « fin du XIXe siècle », alors que tout s’y joue en 1870, de la cravache du 19 février sur la route du Marin aux 5 ans de bagne prononcés le 19 août, un mois avant que le Sud ne se soulève ; je l’ai réécrit en entier en juillet. Celui sur l’Acajou concluait que les libres de couleur n’avaient presque rien tiré de leur victoire, quand les sources nommaient leur gain ; je l’ai repris de fond en comble en septembre, et j’ai supprimé l’ancien PDF pour qu’aucune version démentie ne reste téléchargeable.

Une brève sur le Code noir, vue plus de 70 000 fois sur Facebook, contenait une erreur sur l’ordre de ses premiers articles, et sa version du blog le dit en pied de page. Une erreur lue 70 000 fois se corrige à voix haute.

La rigueur s’est apprise en public, devant vous, texte après texte. Depuis la fin mars, chaque nouvel article publie ses sources. En septembre, j’ai ouvert une bibliothèque documentaire qui recensait les 171 sources sur lesquelles reposaient alors mes textes ; elle en compte près de 600 aujourd’hui, consultables par tous, chacune avec la manière d’y accéder. Les dossiers se sont construits par blocs, sur les comptes publics et les rapports de contrôle, et parfois sur des pièces que d’autres s’étaient battus pour obtenir.

Quand Maryse Coppet m’a transmis les documents qu’elle avait obtenus de la Commission européenne sur l’octroi de mer, j’ai pu confronter mon analyse aux pièces mêmes qui justifient cet impôt, puis publier sur le site sa réponse, qui conclut autrement que moi. J’ai appris à retirer une phrase quand je ne pouvais pas la défendre, et à préférer la formule étroite, adossée à un chiffre, à l’aphorisme brillant qu’un contradicteur démonte en une ligne. Reflets du Sud emprunte à l’université ses outils, et d’abord celui-là : l’humilité devant le document.

Je dois une part de cet apprentissage à ceux qui m’ont contredit sous les articles, parfois avec dureté, parfois en plusieurs milliers de mots. Ils ont été mes relecteurs les plus exigeants, y compris quand je ne leur donnais pas raison. L’un d’eux m’a laissé, au fil d’un échange, une formule que j’ai faite mienne : il ne nous restait plus, écrivait-il, « qu’à organiser un marronage de transmission ». Un proche m’a reproché, en septembre, d’avoir pris position dans le dossier transport sans avancer de chiffres, et de céder trop vite à l’actualité.

Sur le premier point, il avait raison, et les chiffres sont venus un mois plus tard, avec les 44,6 millions reportés et les 61 euros annulés de Martinique Transport. Sur le second, je lui ai répondu que l’intention de départ demeurait, et que la constance finirait par le montrer.

Pris un par un, ce sont des articles. Lus ensemble, ils dessinent une lecture de notre histoire qui traverse les siècles au lieu de les découper en dates isolées. Elle commence avec le Code noir de 1685, qui fait passer la condition servile par le ventre de la mère, et dont le Parlement a voté l’abrogation définitive le 20 octobre dernier sans que la succession soit réglée.

Elle passe par l’Acajou, en 1790, où il faut demander, après qui l’histoire a oublié, ce que chacun a obtenu et au détriment de qui ; par le 22 mai 1848, conquête arrachée par l’insurrection et enseignée pendant plus d’un siècle comme un don, au point de n’être fériée qu’en 1983 ; par l’insurrection du Sud, en 1870.

Le XXe siècle prend le relais avec le François en 1900, Bassignac en 1923 et le Diamant en 1925, où les 10 noms gravés sur une plaque en 2019 restent éclipsés par l’expression « Guerre du Diamant ».

Viennent ensuite Aliker, que la mer rend en 1934, le pari de Césaire en 1946, les départs organisés du BUMIDOM et Chalvet en 1974.

Puis vient le présent, où les mêmes questions reviennent sous d’autres habits. Une eau que coupe la sécheresse et que coupe aussi la pluie. Un transport public qui fonctionne comme il a été construit.

Une vie chère dont on mesure la baisse sur les produits qu’on a soi-même choisis, et qui a ramené une partie du pays dans la rue en octobre, jusqu’au couvre-feu. Un octroi de mer qui finance nos communes en pesant sur nos prix. Des déchets dont nous avons mutualisé la facture sans mutualiser la décision. Des armes qui arrivent des États-Unis par Sainte-Lucie.

Une île verte qui ne parvient plus à nourrir ses bêtes, sujet du dossier du 20 novembre, et qui a appris à se penser comme une destination plutôt que comme un pays habité. Entre ce passé et ce présent, la même série de questions revient : qui décide, qui paie, qui raconte.

Il m’a fallu attendre septembre, et regarder l’ensemble en surplomb, pour formuler ce que ces textes portaient depuis le début. Cela tient en 5 phrases : le manque est organisé ; le pouvoir se mérite par la responsabilité ; qui ne se raconte pas est raconté ; la Martinique comme sujet ; décoloniser jusqu’à soi. Les textes de novembre 2025 les contenaient déjà sans les nommer. Le couloir étroit du libre arbitre, où l’on prend des décisions bien réelles sous des contraintes que l’on n’a pas choisies, était la première forme du manque organisé.

La reprise de l’Acajou m’a imposé la plus inconfortable, celle qui oblige à décoloniser jusqu’à soi, parce qu’une lecture qui célèbre « des Martiniquais unis » peut refaire, sans le voir, l’opération de la maison de maître.

Entre-temps, Penser l’Homme Noir Martiniquais a paru. La Martinicanité noire, que le livre portait avant le premier texte du site, y désigne une condition, celle de tous ceux qui vivent ici une citoyenneté inachevée, et non une couleur de peau. Un livre avance grâce à ceux qui le portent, et je veux remercier ici ceux qui ont porté celui-ci. Le 23 avril, à Trinité, d’où je viens, Wicky Poulin Catan m’a interrogé plus d’une heure pour sa chaîne Yich Matinik, sans rien me concéder.

C’est un entretien long, qui permet de découvrir le livre et celui qui l’a écrit, et de ses questions est sortie une phrase que le livre ne contenait pas : « l’homme noir, c’est un sujet politique ».

Le 2 mai, au Marigot, le restaurant Le Ghetto accueillait la première présentation du livre en Martinique. Une trentaine de personnes étaient là ; il y a eu le tambour et les conques de lambi, une toile que Luc Kabile a peinte en silence pendant 2 heures, et des objections venues de la salle, qui ont mis le concept à l’épreuve dès le premier soir. Cette soirée a été une étape importante, et je la dois à Joe Arneton, à Wicky Poulin Catan, qui l’animait, et à Félix Fleury, qui a ouvert son restaurant à ce lyannaj.

Le livre est passé ensuite par d’autres plateaux, jusqu’au SILEK, à Paris, en mai, puis par une double page de France-Antilles en août ; en octobre, le même journal a ouvert une autre double page à ma tribune. Le livre pose un cadre, et le site l’éprouve chaque semaine au contact du réel.

Une année, c’est peu. C’est assez pour vérifier une intuition : il existe en Martinique un public pour la lenteur et pour la source. Quand la question du modèle de transport a été posée sur la chaîne de Sa ki fèt fèt Matnik, 1 197 personnes ont répondu, et plus de 7 sur 10 ont choisi un système mixte, devant le taxico seul et le réseau de bus importé. C’était un sondage ouvert, sans prétention scientifique, et la réponse était nette. Le 17 octobre, le site a franchi les 10 000 vues. Le chiffre ferait sourire ailleurs ; ici, il mesure l’attention portée à des textes longs et sourcés, publiés sans publicité ni subvention, que certains lecteurs ont choisi de soutenir de leur poche.

En 12 mois, Reflets du Sud est passé de quelques textes épars à une publication qui reprend un mot chaque lundi depuis la fin juin, adresse une lettre à ses abonnés le 1er du mois, se lit et s’écoute, et porte depuis le 19 octobre un ISSN attribué par le Centre ISSN France.

Si cette année compte, c’est d’abord par ce qu’elle prépare. La Martinique entre dans une période où elle devra trancher des questions qu’elle a longtemps laissé trancher ailleurs. Le débat institutionnel est rouvert, et j’y défends une ligne simple : plus de pouvoir appelle plus de responsabilité, domaine par domaine, évaluée sur pièces. Le climat met à l’épreuve une agriculture construite pour exporter, et la question de ce que notre terre doit nourrir passera au premier plan. Notre population vieillit pendant qu’une partie de notre jeunesse part. Ni la vie chère ni l’eau n’ont trouvé leur réponse.

Sur chacun de ces sujets, 2 récits commodes guettent le lecteur : celui qui accuse toujours l’autre, et celui qui conclut que nous ne savons pas nous gouverner. Reflets du Sud existe pour tenir la ligne entre l’un et l’autre, en comprenant d’où viennent les structures qui nous enserrent pour mieux exiger de nous-mêmes ce qui dépend déjà de nous.

La deuxième année demandera des dossiers plus approfondis et une histoire rendue utilisable pour décider ; la frise « La Martinique en dates » en est un premier outil, et l’Espace lecteur, ouvert le 14 octobre, montre déjà aux abonnés l’atelier où les textes se fabriquent. Il faudra aussi sortir de l’écran : début décembre, à Trinité, je vous donnerai rendez-vous pour une rencontre consacrée à Reflets du Sud.

Ce que je cherche tient en 2 mots, une intelligence citoyenne, qui va plus loin que l’indignation, nécessaire et insuffisante, et qui montre que l’analyse fondée sur des concepts et des sources est à la portée de chacun, y compris pour contredire celui qui écrit. La ligne de Reflets du Sud est une piste, et ce que vous en faites vous appartient. Un média seul ne fait pas un peuple. Il peut l’aider à se voir et à se disputer sur des faits plutôt que sur des rumeurs.

Pour ce premier anniversaire, je voudrais inverser le sens du texte. Pendant cette année, j’ai écrit pour vous ; aujourd’hui, je vous demande de m’écrire. Quel article, quel mot ou quelle découverte vous a marqué, et que voudriez-vous voir approfondi ? Un mot de « Reprendre les mots » que vous n’entendez plus de la même façon, une date que vous avez transmise à quelqu’un : tout m’intéresse. Répondez en commentaire sous ce texte, par WhatsApp au +596 696 08 91 88 ou à contactrefletsdusud@gmail.com. Je lirai tout, et vos réponses dessineront la feuille de route de la deuxième année.

Pour ceux qui ne sont pas encore abonnés, l’opération anniversaire se clôt ce soir à 23 h 59, heure de Martinique, et l’abonnement reste gratuit.

Les bougies d’hier soir ne ramènent personne. Elles disent qu’on connaît encore le chemin. Pendant un an, j’ai essayé de raconter ce pays au lieu de le laisser raconter par d’autres. Pour la deuxième année, j’aimerais que nous le racontions ensemble.

Arnaud RANSAY
Reflets du Sud

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