Trois secondes de silence dans une file d’attente, et la main part vers la poche. Je commence par moi, le geste est le même. Personne ne nous l’a appris et il est devenu presque réflexe : au feu rouge, à l’arrêt de bus, dans la salle d’attente, entre deux phrases d’une conversation.
Disons d’abord ce que ce geste nous apporte, sinon nous ne comprendrons rien à la suite. Il soulage. Quand la journée a été longue, quand l’eau ne coule pas depuis trois jours, quand il reste douze jours au mois et presque rien sur le compte, le flux est une anesthésie immédiate et gratuite. Ce n’est pas une faiblesse, c’est un calcul juste à court terme. Le reprocher, c’est n’avoir jamais eu besoin de soulagement.
Reste la question que nous ne posons pas. Cette anesthésie coûte cher à produire : des serveurs, des ingénieurs, des équipes entières payées à mesurer combien de secondes nous tenons avant d’aller voir ailleurs. Qui finance cela, et contre quoi ? Nous ne payons généralement pas le prix réel du service. Une grande part de son économie repose ailleurs : sur la capacité à retenir notre attention et à la monétiser. Ce qui prend alors de la valeur, c’est précisément le temps que nous n’occupions à rien. Ce temps avait pourtant un usage : il était celui où l’idée montait lentement, où l’on ruminait une colère assez longtemps pour finir par en comprendre l’objet. Il n’a pas été interdit. Il a été capté, seconde par seconde, et nous ne savions pas qu’il valait quelque chose.
J’écrivais il y a peu que l’ignorance est une commodité et le populisme sa récolte. Voici la même culture obtenue par le procédé inverse. Hier on retenait le savoir, aujourd’hui on le déverse sans repos, et l’effet se rejoint : une tête pleine ne pense pas mieux qu’une tête vide, elle réagit. Deux techniques, un seul champ, une seule moisson.
Il y a plus grave ici. Le temps repris n’est pas laissé nu, il est meublé. Une grande part de ce qui vient occuper ce temps nous arrive du dehors, et même ce qui se fabrique ici circule dans des formats et selon des classements décidés ailleurs. Un peuple sans temps vide n’a plus l’endroit où se raconter, et ce qui ne se raconte pas finit par être raconté.
On objectera que rien ne nous oblige, que l’appareil se pose. C’est vrai. Mais se retirer d’un dispositif conçu pour qu’on ne s’en retire pas n’est pas une liberté ordinaire, et le savoir n’est déjà pas rien.
La question n’est pas ce que nous regardons. Elle est de savoir qui a payé pour que nous regardions.
Pour aller plus loin

« L’ignorance est une commodité, le populisme est sa récolte »
Premier volet : la même récolte, obtenue en retenant le savoir plutôt qu’en le déversant.

Martinique, l’habitude comme laisse
La Boétie lu depuis la Martinique : l’habitude, la compensation, la chaîne des relais.

