Le populisme n’est pas un parti, ce n’est pas un homme, ce n’est pas même une idée : c’est une culture. Et comme toute culture, il pousse là où le sol le nourrit. Ce sol porte un nom : l’ignorance.
Entendons-nous sur le mot. L’ignorance n’est pas la bêtise. Elle n’est pas une nature, et sûrement pas la nôtre. Elle est un état entretenu : une histoire qu’on nous a peu enseignée, des chiffres que personne ne vérifie, des indignations qui durent trois jours, des mots qu’on emploie sans jamais les définir. Sur un tel terrain, celui qui flatte gagnera toujours contre celui qui explique.
Car le populisme ne commence pas par mentir : il commence par flatter. Il flatte notre colère quand il désigne un coupable unique. Il flatte notre fierté quand il jure que tout est la faute des autres. Il flatte jusqu’à notre honte quand il répète que tout est la nôtre. Trois discours opposés en apparence, une seule mécanique : empiler, généraliser, moraliser, condamner. Et surtout, dispenser de penser. Cette culture prospère chez ceux qui la pratiquent comme chez ceux qui lancent le mot « populisme » en verdict, sans jamais rien démontrer. Il suffit d’observer nos espaces de discussion : les textes qui y circulent le mieux sont rarement les plus justes, ce sont les plus flatteurs.
Un seul exemple, et il a traversé le temps : le 22 mai 1848. Ce jour-là, l’insurrection impose l’abolition avant même que le décret signé à Paris n’accoste. Pendant plus d’un siècle pourtant, on a enseigné le contraire : la liberté fut un don, et le donateur eut des statues, des rues, une commune entière. Il a fallu attendre 1983, cent trente-cinq ans, pour que la date entre officiellement au calendrier, portée par des militants bien avant de l’être par la loi. Voilà l’ignorance entretenue dans sa forme la plus pure : un peuple à qui l’on apprend que sa liberté lui fut donnée apprend, du même coup, à attendre le prochain donateur. Le populisme n’a plus qu’à se présenter à l’heure.
Un peuple qui connaît son histoire, ses chiffres et ses mots est un peuple difficile à flatter. C’est pourquoi l’ignorance, ici, n’est pas une fatalité : elle est une commodité. Elle arrange tous ceux qui préfèrent un public à un peuple.
Alors oui, le populisme a encore de beaux jours devant lui en Martinique. Exactement autant de jours que nous en laisserons à l’ignorance.
Pour aller plus loin

« Qui paie pour que nous ne nous ennuyions plus ? »
Second volet : la même récolte, obtenue cette fois en déversant plutôt qu’en retenant.

22 mai 1848 : la liberté qu’aucun décret n’a accordée
L’exemple développé : une liberté prise, enseignée pendant un siècle comme un don.

