Tony Bonalair, vingt-cinq ans, a été nommé le 29 août directeur national du mouvement de jeunesse du Rassemblement national. L’événement est hexagonal, il consommera son quota d’indignation et s’éteindra de lui-même. Le chiffre, lui, nous concerne, et celui-là nous l’avons écrit de notre main.
En 2017, au second tour de l’élection présidentielle, la Martinique accordait 77,5 % de ses suffrages à Emmanuel Macron, la Guadeloupe 75,1 %. En 2022, la Martinique en accordait 60,87 % à Marine Le Pen, dans une abstention de 54,55 %, et la Guadeloupe 69,60 %. Que l’on veuille bien retenir d’abord ceci : ce fut deux fois le même duel, les deux mêmes noms, à cinq années d’intervalle. Nul n’ignore ce que valait le premier de ces scores ; un second tour opposant ces deux-là ne mesure pas l’adhésion à l’un, il mesure le refus de l’autre. Le second ne se lit pas autrement. Ce qui s’est renversé entre les deux dimanches n’est donc pas une doctrine venue en remplacer une autre, c’est un rejet qui a changé d’objet. Et l’on ne bâtit rien sur un rejet, sinon de la disponibilité.
Les législatives de 2024 achèvent la démonstration. Dans la circonscription du Sud, un candidat du Rassemblement national parvient au second tour et s’y fait battre par 86,58 % contre 13,42 %. Deux ans à peine séparent ce chiffre du précédent, et rien n’avait changé dans le pays, sinon le nom qui lui était opposé. On en tirera un apaisement, et il ne sera pas faux : ce parti n’a pas d’implantation chez nous. Mais l’apaisement établit exactement ce qu’il croit écarter. Le Rassemblement national ne s’est pas implanté ici, il s’y est logé. Il n’a pas eu à nous convaincre ; il lui a suffi que la place fût libre.
Là se tient la seule question qui vaille, et elle ne les concerne en rien. Ce qu’ils pensent de notre histoire est public, consigné, accessible à quiconque veut le lire, et nul n’a besoin de le leur arracher. Ce qu’il faut nommer, c’est ce que nous avons cessé de transmettre pour qu’un tel bulletin devienne, dans un pays qui tient le compte de ses morts depuis 1635, un geste sans gravité.
Nous avons transmis des dates et non un récit. Une date se retient jusqu’au contrôle et s’efface avec lui ; un récit dit qui l’on est lorsque personne ne le demande. Nous avons transmis une plainte, légitime, et négligé d’y adosser un projet, qui seul retient. Nous avons confié la mémoire aux commémorations, c’est-à-dire à un après-midi par an, aux gerbes et aux discours, et nous avons laissé les autres jours de l’année s’écrire ailleurs et par d’autres mains. Une mémoire qu’on ne transmet pas ne s’éteint pas : elle se remplace. Et ce qui la remplace ne demande jamais la permission.
J’écrivais récemment qu’un peuple qui ne se raconte pas est raconté par d’autres, et que l’ignorance est une commodité dont le populisme est la récolte. Un bulletin de vote est l’endroit où ces deux phrases cessent d’être des formules.
Il n’y a donc ici personne à dénoncer, et c’est précisément ce qui rend la tâche redoutable. Il reste un travail, le seul qui nous appartienne sans partage et que nul ne consentira à faire pour nous : dire ce pays à ceux qui y grandissent, assez tôt, assez souvent, assez haut pour qu’aucun autre récit n’y trouve de logement vacant.
Le vide n’a pas d’opinion. Il n’a que de la place.
Sources : ministère de l’Intérieur, résultats des seconds tours de l’élection présidentielle de 2017 et de 2022 ; préfecture de la Martinique, résultats des élections législatives des 30 juin et 7 juillet 2024.
Pour aller plus loin

« L’ignorance est une commodité, le populisme est sa récolte »
Le sol sur lequel pousse ce que ce bulletin est venu occuper.

« Qui paie pour que nous ne nous ennuyions plus ? »
Le temps vide où un peuple se raconte, capté seconde par seconde.

6 107 voix, et personne pour répondre
La même place vacante, vue depuis ceux qui étaient censés l’occuper.
