REFLETS DU SUD

Histoire, société et mémoires martiniquaises

À la CTM, chacun choisit l’année où commence l’histoire

Illustration éditoriale de la CTM à Cluny : 2016 et 2021, chacun sa date ; qui paiera ?

Transport, dette : chacun désigne sa date de départ. La séance laisse ouverte la question de ceux qui paieront.


Un chiffre n’accuse personne. C’est la date à laquelle on le fait commencer qui désigne un coupable.

Ce jeudi 24 septembre 2026, la plénière de la Collectivité territoriale de Martinique a notamment consacré sa matinée à deux dossiers qui n’en font qu’un : la crise de Martinique Transport et le rapport de la chambre régionale des comptes sur les finances de la collectivité. Sur le diagnostic, le constat de gravité fait largement accord : le déséquilibre est structurel, la dette avoisine le milliard, l’épargne fond, les fournisseurs attendent. Sur la cause, en revanche, chaque camp est venu avec son calendrier.

Serge Letchimy, président du conseil exécutif, fait commencer l’histoire du transport en 2016. Délibérations en main, il rappelle que Martinique Transport a été mis en place par la coalition conduite par Alfred Marie-Jeanne, et que sous cette majorité la contribution demandée aux intercommunalités est passée de 15,4 millions d’euros en 2017 à 2,5 millions en 2019, la CTM prenant le relais jusqu’à porter aujourd’hui 97 % du financement public. Il assure ne vouloir soustraire personne à ses responsabilités ; la démonstration, elle, n’en vise qu’une.

Daniel Marie-Sainte, pour l’opposition héritière de cette majorité, fait commencer l’histoire de la dette en 2021. Archives à l’appui, il rappelle qu’au 31 décembre 2019 la capacité de désendettement était de 6,2 ans, et qu’elle dépasse 20 ans au 31 décembre 2024. Il reconnaît l’effet du Covid, les aides d’urgence au tissu économique, les surcoûts des chantiers, puis situe le décrochage décisif le 16 décembre 2021, date de 2 emprunts contractés auprès de l’Agence française de développement, après l’alternance. Le Covid contribue à la pente ; la date désigne le responsable.

Une borne chacun, un coupable chacun, une même méthode. Chacun s’appuie sur des pièces ; chacun s’arrête là où commencent les pièces de l’autre. Le transport réclame davantage à une collectivité dont l’épargne recule : c’est là que les deux histoires se rencontrent.

D’autres voix ont déplacé la faute ailleurs. Vers l’État, dont la baisse des dotations est réelle, et que Francis Carole dénonce tout en refusant qu’elle serve d’alibi. Vers la démographie, qui réduit les recettes pendant que le vieillissement gonfle les dépenses sociales. Vers l’architecture institutionnelle de 2015, qui sépare l’exécutif de l’Assemblée au point que Catherine Conconne dit découvrir dans la presse les décisions de la collectivité. Et vers la presse elle-même, accusée par Serge Letchimy d’« écriture journalistique malhonnête » et par le rapporteur Arnaud René-Corail de faire de la politique, au moment précis où l’Assemblée se plaint de manquer d’information.

Certaines interventions ont refusé la borne unique. Aurélie Nella attribue le déséquilibre à la fois à la démographie et aux choix des différentes gouvernances, sans vouloir entrer dans des « procès stériles ». Et l’une des phrases qui ont le plus nettement rompu avec ce jeu est venue de Louis Boutrin, chargé des transports sous la mandature précédente et rapporteur en 2016 des règles constitutives de Martinique Transport, qui a dit assumer sa responsabilité. C’est le même élu qui réclamait un congrès des élus et un « moment de vérité » : il a commencé par le sien.

Ce que la séance a pourtant laissé voir dépasse les mandatures. Des délégations de service public rémunérées « au roulage », selon Serge Letchimy, indépendamment du nombre de passagers transportés. Il avance 165 millions d’euros de dépenses pour 9 millions de recettes commerciales, et évoque lui-même un possible doublon entre Martinique Transport et la Régie des transports. Ces questions de structure dépassent l’alternance ; l’exécutif actuel reconnaît la nécessité de revoir ce modèle.

Reste ce que ces calendriers ne règlent pas. Un plan d’optimisation présenté comme un effort, que l’opposition appelle déjà plan d’austérité. Des programmes « réexaminés », des opérations « reportées », un dossier consacré aux étudiants retiré de l’ordre du jour. Et, pour le transport, un congrès des élus ou une séance spécifique, envisagés sous réserve de ce que le droit permet, sans date pour l’un comme pour l’autre.

La matinée a beaucoup parlé de qui a creusé. Elle a très peu dit qui paiera.


Note de méthode

Chiffres et propos attribués aux intervenants d’après une transcription de la séance du 24 septembre 2026. La transcription intégrale n’est pas publiée sur ce site ; les comptes rendus liés ci-dessous permettent de recouper une partie des interventions. Les chiffres cités comme arguments des élus ne valent pas validation indépendante de leurs calculs. Le rapport définitif n’était pas accessible sur le site de la Cour des comptes à la date de rédaction.

Sources


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