Interrogé sur sa capacité à réformer l’octroi de mer, le président du conseil exécutif répond par la dette de l’État.
Arnaud Ransay · Brève · Analyse · Publié le 22 septembre 2026
Un chiffre ne s’allège pas en se plaçant à côté d’un plus gros. Lors de la séance plénière de l’Assemblée de Martinique du vendredi 18 septembre, consacrée à l’octroi de mer, le président du conseil exécutif est interrogé sur la capacité de la collectivité à réformer cette taxe alors que sa dette financière a franchi le milliard d’euros à la fin de 2025. Il choisit de parler d’autre chose : de la dette de l’État, plus de 3 000 milliards. « Quand l’État a un problème comme ça, personne ne dit mot », lance-t-il, avant d’ajouter : « Par contre si c’est nous ! »
L’argument tient en trois mouvements. Le premier relativise : poser 1 milliard à côté de 3 000 pour le rendre dérisoire. Mais l’endettement d’un autre n’allège pas le sien, et l’État et la CTM ne jouent pas selon les mêmes règles. L’État peut emprunter pour fonctionner, lève l’impôt et refinance sa dette en continu ; une collectivité ne peut emprunter que pour investir et doit rembourser sur ses ressources propres. Surtout, un encours ne se mesure pas seulement en valeur absolue, mais au regard des ressources disponibles pour le supporter : selon la CRC, la capacité de désendettement de la CTM atteignait 20 ans en 2024, soit plus du double de la référence nationale de 9 ans, et les données provisoires de 2025 la situent encore à 18,5 ans. Le deuxième se heurte aux faits : les finances publiques ont été au cœur de la chute de 2 gouvernements en 9 mois, Michel Barnier censuré en décembre 2024 sur son projet budgétaire, puis François Bayrou renversé en septembre 2025 après avoir engagé la responsabilité de son gouvernement sur son plan de désendettement. Le troisième est le plus habile, il tient dans un pronom. La Chambre régionale des comptes ne met pas en cause les Martiniquais, elle contrôle une gestion. Glisser de la gestion au « nous » transforme une question de comptes en question de dignité, puis chaque critique en offense faite au pays.
Or les comptes parlent. Selon la CRC, l’encours a augmenté de 28 % entre 2021 et 2024, jusqu’à 977 millions d’euros ; les données provisoires publiées depuis par l’Observatoire des finances et de la gestion publique locales situent la dette financière à environ 1,006 milliard pour le budget principal, et à 1,044 milliard en incluant les budgets annexes, à la fin de 2025. Dans le même temps, les dépenses de gestion ont crû plus vite que les recettes, le délai moyen de paiement atteint désormais 131 jours, contre 65 en 2021, et 8 des 10 recommandations formulées en 2021 pour fiabiliser les comptes n’ont pas été suivies d’effet. Une part de la charge est héritée, une part est contrainte par la loi, et l’exécutif conteste certains calculs. L’héritage explique un stock ; il n’explique pas une trajectoire.
La question posée ce jour-là était pourtant précise. Réformer l’octroi de mer, au cœur du débat sur la vie chère, suppose de dire quelles recettes seront déplacées, lesquelles seront préservées et comment la collectivité absorbera la transition. Sa situation financière lui laisse-t-elle cette marge ? La réponse tient en une phrase : la CTM est en « panne structurelle », « mais je n’ai pas de réponse à vous donner ».
Reflets du Sud a défendu la CTM contre la caricature, contre ceux qui lisent dans ses difficultés la preuve que les Martiniquais ne sauraient pas se gouverner. C’est précisément pour cela que la dette de l’État ne peut pas tenir lieu d’explication. Réclamer plus de responsabilités oblige à répondre de celles que l’on exerce déjà.
1 milliard n’est ni un scandale ni un détail. C’est une question, et elle reste posée.
Note de méthode
Les propos cités sont transcrits de la vidéo intégrale de la séance plénière du 18 septembre 2026, mise en ligne par la Collectivité territoriale de Martinique. Le rapport d’observations définitives de la Chambre régionale des comptes n’est pas encore publiable : il doit être débattu en plénière le 24 septembre, et les chiffres qui lui sont attribués ici (progression de 28 % de l’encours entre 2021 et 2024, jusqu’à 977 millions d’euros, capacité de désendettement de 20 ans en 2024 pour une référence nationale de 9 ans, délai moyen de paiement passé de 65 à 131 jours, 8 recommandations sur 10 sans effet) proviennent des comptes rendus de presse listés ci-dessous, qui ont eu le document entre les mains. Les montants de 1,006 et 1,044 milliard d’euros ainsi que le délai de désendettement de 18,5 ans sont issus des données de l’Observatoire des finances et de la gestion publique locales pour l’exercice 2025, que l’Observatoire présente lui-même comme provisoires. Ces deux séries ne portent ni sur la même année ni sur le même périmètre, le second chiffre consolidant budget principal et budgets annexes : elles se complètent et ne se superposent pas.
Sources
Séance plénière
- Assemblée de Martinique, séance plénière du 18 septembre 2026 consacrée à l’octroi de mer, vidéo intégrale publiée par la Collectivité territoriale de Martinique.
Rapport et chiffres
- Chambre régionale des comptes de Martinique, rapport d’observations définitives sur la gestion de la Collectivité territoriale de Martinique, inscrit à l’ordre du jour de l’Assemblée de Martinique du 24 septembre 2026.
- Outremers360, « La dette de la Collectivité territoriale de Martinique dépassera le milliard d’euros en 2026 », 16 septembre 2026.
- Observatoire des finances et de la gestion publique locales, données financières des collectivités locales, exercice 2025 (données provisoires).
Contexte national
- Assemblée nationale, adoption de la motion de censure du 4 décembre 2024 contre le gouvernement de Michel Barnier, sur le projet budgétaire.
- Assemblée nationale, rejet de la confiance au gouvernement de François Bayrou le 8 septembre 2025, sur son plan de désendettement.
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