Depuis le 29 juillet, le Sud n’avait plus de bus. Le service reprend aujourd’hui, mercredi 5 août, parce qu’une mensualité a enfin été versée à l’exploitant. Voilà l’état réel du pays : notre transport public tient à un virement.
Les chiffres accompagnent la scène. Plus de 50 millions d’euros d’impayés dans le système de transport, un délégataire en cessation de paiement au mois de juillet, 270 salariés suspendus à une réunion de crise, et une reprise que l’on qualifie de « progressive », c’est-à-dire incomplète. Pendant ce temps, le 1er juillet, à la Maison Aimé Césaire, l’État et la CTM signaient un accord-cadre ouvrant la voie à un pouvoir normatif plus autonome.
Dix ans après la naissance de la Collectivité, deux discours vont s’affronter. Ils sont aussi paresseux l’un que l’autre, et il faut les écarter tous les deux avant de pouvoir penser quoi que ce soit.
Le premier tient en une phrase : « vous voyez bien qu’ils ne savent pas se gouverner ». Ce raisonnement est vieux comme la colonie. On accorde un pouvoir partiel, financièrement encadré, imbriqué dans trois niveaux d’administration, puis on transforme ses ratés en preuve d’une incapacité collective. Personne n’a jamais jugé l’idée de République à partir d’un ministère en panne ou d’une préfecture débordée, et personne n’a jamais demandé à la France de faire ses preuves avant d’avoir le droit de se gouverner.
Nous l’avons écrit il y a quelques jours, en démontant une fable qui installait la CTM dans le rôle de la Cigale et transformait trois siècles d’économie d’exportation en légèreté de danseuse. Nous n’en retirons pas une ligne. Mais nous écrivions aussi, dans le même texte, que la dette est réelle, un milliard, que l’épargne nette est tombée à 14,6 millions, que nous n’excusons rien, et que le droit d’exiger une gestion rigoureuse de l’argent public s’exerce sans exception.
Sans exception, cela vaut aussi lorsque l’institution interrogée est la nôtre. Défendre une institution martiniquaise contre ceux qui l’attaquent pour disqualifier l’idée même que nous puissions nous gouverner ne consiste pas à lui accorder l’impunité ; c’est au contraire la condition pour qu’on puisse la défendre encore demain, car ceux qui n’exigent rien de leurs institutions finissent par fabriquer eux-mêmes les caricatures qu’on leur oppose.
Vient alors le second discours, symétrique et tout aussi commode : « changeons le statut, et le pays changera ». La CTM aussi est née d’une promesse de simplification, puisque fusionner la région et le département devait supprimer les doublons et accélérer la décision. Une institution neuve n’a jamais produit à elle seule une administration outillée, une culture de l’évaluation ni du courage politique, et une autonomie sans exigence ne ferait que rapprocher de nous les défauts que nous reprochions à Paris.
Restent deux vérités qu’il faut tenir ensemble. La première : la CTM n’a pas les mains libres, puisque plus de 95 % de ses dépenses de fonctionnement sont contraintes par la loi ou par contrat et que ses dépenses d’intervention représentent 58 % de ses recettes, RSA, allocation autonomie, handicap, protection de l’enfance, c’est-à-dire des obligations décidées ailleurs avec des compensations que l’État n’a jamais mises à niveau. La seconde : un milliard de dette et 14,6 millions d’épargne nette signifient qu’il reste des arbitrages, des priorités, des délais de paiement, et donc des comptes à rendre. Celui qui ne retient qu’une seule de ces deux vérités ne fait pas de l’analyse, il fait de la politique.
Notre position tient donc en une phrase. L’autonomie ne commence pas par l’accumulation de compétences, elle commence par la capacité à répondre de celles que nous détenons déjà. Répondre n’est pas désigner un coupable : c’est distinguer ce qui relève réellement des dirigeants, ce qui vient de l’architecture institutionnelle, ce qui découle de charges transférées sans compensation à niveau, ce qui tient à une culture politique où l’annonce pèse plus lourd que l’exécution, et ce que nous avons fini par accepter parce que la panne est devenue un mode de vie.
Un mot, enfin, sur le bilan des dix ans que le monde économique réclame avant toute évolution institutionnelle. La demande est recevable et les critères avancés sont les bons : le transport, l’eau, les déchets. Mais tous ceux qui la formulent ne veulent pas la même chose. Certains veulent mesurer pour corriger, d’autres veulent un préalable éternel, un examen que l’on ne réussit jamais et qui permet de repousser sans fin la question du pouvoir. Nous refusons les deux. Ni l’alibi, ni le veto.
La vraie rupture ne serait pas spectaculaire : publication des délais de paiement de la Collectivité et de ses satellites, objectifs chiffrés et datés sur le transport, l’eau et les déchets, évaluation indépendante des politiques publiques, clarification de qui décide et de qui paie, et un rendez-vous régulier où l’on rend compte devant la population plutôt que devant une majorité.
Demander ce que nous faisons du pouvoir que nous possédons déjà ne revient pas à renoncer à en réclamer davantage. C’est refuser qu’une future autonomie serve d’excuse à ceux qui n’ont jamais appris à rendre des comptes. Le bus est reparti. La question, elle, reste à quai.
Selon vous, sur quoi la CTM doit-elle rendre des comptes en premier : le transport, l’eau ou les déchets ?
Sources essentielles en ligne
La liste documentaire complète, y compris les ouvrages et archives consultés hors ligne, figure dans la Bibliothèque de Reflets du Sud.
