REFLETS DU SUD

Histoire, société et mémoires martiniquaises

Première visite ? Mode d’emploi

Un peuple qui ne se raconte pas est raconté par d’autres

Visuel de la brève « Un peuple qui ne se raconte pas est raconté par d’autres », née d’une visite de l’Acropole d’Athènes

Aujourd’hui, j’ai visité l’Acropole d’Athènes. Notre guide a nommé, sans trembler, tout ce qui a écrasé son pays : les Perses, les Romains, les Byzantins, les Ottomans, les Britanniques, les Italiens. Elle a nommé les pertes, le chaos, la misère, l’esclavage. Elle a rappelé que les plus belles pièces du Parthénon dorment à Londres et qu’elles n’y sont pas arrivées par hasard. Nous étions un groupe d’étrangers venus de partout, et pas un seul ne s’est senti accusé. Elle visait la structure, jamais la personne en face d’elle. C’est une technique, et elle s’apprend.

Ce qui m’a frappé n’est pas que la Grèce ait été puissante. Elle ne domine plus rien. Quatre siècles sous les Ottomans, l’occupation, et il y a quinze ans encore un budget national placé sous la tutelle de ses créanciers. Le récit tient quand même. Ce n’est donc pas la puissance qui manque à un peuple pour se tenir debout, c’est la capacité de se raconter lui-même. Celle-là ne se demande à personne, et elle ne coûte rien.

Nous avons tout ce qu’il faut. L’insurrection du Sud, la Guerre du Diamant, décembre 59, Chalvet, l’Acajou. Des dates, des lieux, des noms, des travaux d’historiens sérieux. Ce qui nous manque, c’est la version que l’on transmet à un enfant de dix ans, celle que l’on raconte à un visiteur, celle que l’on porte sans avoir à la chercher. Nos moments existent dans les livres. Ils n’existent pas encore dans nos bouches.

Un récit ne se trouve pas, il se fabrique. Les Athéniens n’ont pas caché leurs défaites, ils en ont fait des monuments. Et nous avons sur eux un avantage que rien ne remplace : nos témoins de Chalvet sont vivants, nos archives sont à portée de main, nos historiens sont là, chez nous, disponibles. Il ne manque que la décision de les convoquer et de les lire.

Pendant trois siècles, d’autres ont tenu la plume à notre place. Ils ont décidé qui serait un héros, qui serait une masse anonyme, et qui ne serait rien du tout. Cela n’a rien d’une fatalité, sauf si nous laissons faire une fois de plus.

Il ne nous manque pas de héros. Il nous manque de les avoir racontés.

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