On nous répète que « pwofitasyon » veut dire « vie chère ». C’est une traduction qui désarme. Le créole a pris le verbe « profiter » et lui a ajouté le suffixe « asyon » : l’acte devient un système, et le mot garde l’abus dedans. Là où « vie chère » n’accuse personne, comme la pluie, « pwofitasyon » désigne un responsable. Le mot vivait dans les bouches bien avant 2009, quand la grève générale guadeloupéenne et le Liyannaj Kont Pwofitasyon l’ont porté dans toute la Caraïbe. Deuxième épisode : le mot que nous avons forgé nous-mêmes, et qu’on s’arrange pour nous faire déposer.
Arnaud Ransay · Reprendre les mots · Épisode 2 · Vidéo diffusée le 6 juillet 2026
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Le texte de l’épisode
« Pwofitasyon ». On te répète que ça veut dire « la vie chère ». C’est faux. Et cette confusion-là, elle arrange beaucoup de monde. Reste deux minutes, tu vas comprendre qui.
Chaque lundi, RDS reprend un mot. La semaine dernière, « outre-mer », un mot qu’on t’a collé dessus depuis Paris. Aujourd’hui, l’inverse exact : un mot que NOUS avons fabriqué, ici, dans notre langue, pour nommer ce qu’on nous fait. Et qu’on essaie tranquillement de te faire oublier.
« Pwofitasyon ». Tu l’as entendu. Peut-être crié dans la rue en 2009. Peut-être dans la bouche de ta grand-mère bien avant. Un mot que tout le monde comprend ici. Le français, lui, a « exploitation » : un mot froid, un mot de manuel. Le nôtre dit autre chose, et tu vas voir quoi.
Regarde comment il est construit. À la base, « profiter ». « Profiter de quelqu’un », c’est abuser de lui : un geste, quelqu’un que ça arrange. Le créole prend ce geste et lui ajoute un suffixe, « asyon ». Et là, tout change. L’acte devient un système. Comme « coloniser » donne « colonisation ». Mais avec une chose en plus que « exploitation » n’aura jamais : le mot garde l’abus dedans. Il dit en même temps le système ET le « on profite de NOUS ». Le français sépare. Le créole soude.
Ce mot n’a pas été inventé en 2009. Il vivait déjà dans les bouches créoles, il disait le quotidien : on profite de nous. En 2009, il explose. La Guadeloupe se soulève. Un collectif se crée, le LKP, le Liyannaj Kont Pwofitasyon : le tressage, l’alliance contre la pwofitasyon. Quarante-quatre jours de grève générale. Des dizaines de milliers de personnes dans la rue. Et la Martinique suit, avec son propre collectif. Élie Domota porte le mot, en tee-shirt rouge, la couleur de ceux qui se sont battus en 1802 contre le retour de l’esclavage. Ce mot-là s’inscrit exactement dans cette ligne-là.
Maintenant, regarde comment on en a parlé vu de l’Hexagone. Dans les journaux, ce n’était pas « pwofitasyon ». C’était « vie chère ». « Grève ». « Malaise ». Des mots propres. Des mots neutres. Et c’est là que se joue tout le tour de passe-passe.
Parce que « vie chère », ça n’accuse personne. C’est comme la pluie : les prix montent, c’est triste, c’est comme ça, personne n’est coupable. « Pwofitasyon », c’est l’inverse exact. Le mot désigne un responsable. Il dit : si c’est cher, ce n’est pas le hasard, c’est que quelqu’un se gave. Une poignée de familles, héritières du système des plantations, qui contrôlent ce qui entre et ce qui se vend sur l’île. Voilà ce que le mot transporte : pas un problème de prix, un rapport de domination. Traduire « pwofitasyon » par « vie chère », ce n’est pas traduire. C’est désarmer.
Et tu sais ce que ça fait, la pwofitasyon, parce que tu la vis. C’est ta grand-mère qui compte ses pièces à la caisse pour un pot de yaourt vendu bien plus cher ici que là-bas. C’est travailler toute une vie sur cette terre et ne pas pouvoir s’offrir ce qu’elle produit. C’est ce petit pincement, ce mélange de honte et de colère sourde, quand tu comprends qu’on te traite en client captif. Ce mot-là ne parle pas d’économie. Il parle de dignité.
Alors qu’est-ce qu’on en fait ? D’abord, on refuse la traduction. Quand on te dit « vie chère », tu réponds « pwofitasyon ». Tu remets le coupable dans la phrase. Ensuite, on arrête de le ranger au musée. Ce n’est pas un souvenir de 2009 : dix-sept ans après, les prix sont toujours là, les mêmes familles aussi, et le mot est toujours vrai. Sers-t’en pour aujourd’hui. Et surtout, comprends ce que ce mot prouve : quand notre langue a eu besoin de nommer l’injustice, elle n’a pas attendu le français. Elle a fabriqué l’outil elle-même. Ce mot est une arme. On ne la dépose pas.
Un mot qu’on t’a imposé la semaine dernière, un mot que tu as forgé cette semaine. Tu commences à voir le jeu. Le travail de fond est sur le blog, lien en bio. Reflets du Sud. Et lundi prochain, le mot le plus lourd de tous, celui qu’on nous a jeté à la figure et qu’on a retourné en fierté.
Méfie-toi quand on traduit tes mots à ta place. C’est souvent pour les désarmer.
Précision
Si le mot vivait déjà dans les bouches créoles, c’est la lutte guadeloupéenne de 2009, portée par le LKP, qui l’a imposé dans toute la Caraïbe, avant que la Martinique ne le reprenne.
Sur la formation des prix, l’Autorité de la concurrence (avis n° 19-A-12 du 4 juillet 2019) attribue l’écart avec l’Hexagone à l’accumulation des marges tout au long de la chaîne, et relève un risque pour la concurrence lorsque les groupes de distribution sont aussi grossistes-importateurs. Le lien entre cette concentration et l’héritage des plantations relève de l’analyse de Reflets du Sud.
Sources
Documents primaires et textes officiels
- Encyclopædia Universalis, « 1er février – 14 mars 2009. France. Grève générale aux Antilles » ; documents primaires : protocole de fin de conflit du Collectif du 5 février (K5F), 14 mars 2009, publié par la CGT Martinique
- Insee Analyses Martinique n° 63, « En Martinique, les produits alimentaires sont 40 % plus chers qu’en France métropolitaine », 2023 (enquête de comparaison spatiale des prix 2022)
Ouvrages et travaux
- Yarimar Bonilla, Non-Sovereign Futures: French Caribbean Politics in the Wake of Disenchantment, University of Chicago Press, 2015
Presse et articles
Pour aller plus loin
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