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« Makoumè »

Arnaud Ransay au micro, couverture de Reprendre les mots, épisode 18 : Macoumè.

Reprendre les mots · Épisode 18 · « Makoumè »

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Reprendre les mots · Épisode 18 · « Makoumè »
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Il y a un mot qu’on ne lance jamais seul. Il lui faut des gens autour, et quelqu’un pour rire. « Makoumè. » Celui qui le prononce ne mise pas sur le mot, mais sur ce qui vient juste après. Reste : on va voir d’où il sort, et ce que ce rire tient debout.

Chaque lundi, RDS reprend un mot. La semaine dernière, « makrel », le tribunal du quartier. Aujourd’hui, la sentence qu’il garde pour les hommes.

Ce que le mot mesure

Prends le mot par l’autre bout, par l’usage. Tous les makoumè ne se valent pas. Un homme rate un geste tout simple, on lui lance « ou fè kon an makoumè », et la sexualité de personne n’est en cause. Un homme veut certifier ce qu’il vaut, il annonce « man pa an makoumè », sans que personne l’ait accusé de rien. Le créole a aussi ses tournures pour dire la chose elle-même, « fè makonmè » entre hommes, « fè zanmi » entre femmes, et elles ne datent pas d’hier : un anthropologue qui a travaillé sur les milieux gais antillais rappelle que dès la fin du 19e siècle, on appelait déjà « ma commère » les hommes habillés en dames. Alors le jour où l’on te dira que tout cela nous arrive du dehors, demande pourquoi nos arrière-grands-parents avaient déjà les mots pour le nommer.

Du nom d’une marraine

Écris-le maintenant comme on l’entend vraiment : ma-kon-mè. Ma commère. Or commère, avant d’être la bavarde de lundi dernier, c’est un mot d’église. Du latin « commater » : « cum », avec, et « mater », mère. La co-mère. La marraine. Celle qui tient l’enfant sur les fonts et doit le guider si sa mère vient à manquer. Voilà d’où sort l’insulte la plus lourde qu’un homme puisse recevoir ici. Du nom de celle qui promet de protéger un enfant qui n’est pas le sien.

La toise au-dessus des garçons

Reviens sur ces phrases, parce qu’elles disent tout. Dans la première, un homme vient d’échouer, et le mot le déclasse. Dans la seconde, un homme se mesure lui-même à voix haute pour rassurer la table. Le mot fonctionne donc parfaitement sans qu’il soit jamais question de qui dort avec qui. C’est une toise. On la tient au-dessus de la tête des garçons pour vérifier s’ils dépassent, et tous y passent, celui qui aime les hommes comme celui qui ne les aime pas. Ils retiennent la même leçon dans la même cour : surveille ta voix, surveille tes mains, surveille avec qui tu marches.

Le rire fait le travail

Le rire fait le travail. L’insulte seule ne tient pas 3 secondes. Le rire la ratifie et transforme une saleté dite par un homme en avis du groupe. Celui qui a lancé le mot pourra toujours jurer qu’il plaisantait, et il aura raison sur un point : il n’a presque rien fait. Le reste, nous l’avons fait pour lui. L’autorité qui couvre tout ça, on la trouve dans la chaire : la condamnation que nos grands-parents ont apprise à l’église n’a pas poussé sur cette terre, elle est arrivée par la mer.

Je ne vais pas me placer du bon côté. Ces phrases-là, je les ai dites. « Man pa an makoumè », je l’ai dit. « Assé fè kon an makoumè », je l’ai dit aussi, à des garçons qui ne m’avaient rien demandé. Je n’accuse donc personne ici, à part moi. Pense au garçon qui était là, et qui a entendu le rire monter sans que personne sache que c’était de lui qu’on parlait. Il a compris ce jour-là qu’il lui faudrait tenir un rôle.

Un visage qui ne suit pas

Alors qu’est-ce qu’on en fait ? Je ne vais pas te demander de surveiller ton vocabulaire, ça ne change rien. Je dis seulement qu’on peut faire autrement, et que ça tient à peu de chose : la prochaine fois que le mot tombe devant toi, ne ris pas. Pas de discours, pas de leçon à table : un visage qui ne suit pas suffit. Le mécanisme a besoin d’unanimité, et un seul qui ne rit pas la casse. Si on te dit que tu as perdu l’humour, tu pourras répondre que tu as simplement arrêté de mesurer les hommes.

Un mot né du nom d’une marraine, devenu le moyen de retirer à un homme sa place parmi les hommes. Si c’est toi, le garçon dont j’ai parlé tout à l’heure, tu trouveras ci-dessous quelqu’un à appeler. Et lundi prochain, on reste dans ce dont on ne parle pas, avec une histoire qu’on raconte aux enfants pour ne pas avoir à nommer ce qui arrive vraiment : « dorlis ».

Méfie-toi d’une insulte qui a besoin de ton rire pour exister.

Quelqu’un à qui parler

Si tu subis des insultes ou des discriminations liées à ton orientation sexuelle ou à ton identité de genre, SOS homophobie propose une écoute anonyme au 01 48 06 42 41. Les horaires actualisés figurent sur son site ; ils sont à lire dans le fuseau de Paris. Un tchat d’écoute est également proposé.

Précisions et méthode

Cet article reprend le script de l’épisode 18, avec des intertitres et des liens adaptés au blog. Les expressions créoles rapportées illustrent des usages ; elles ne désignent aucune personne. Les variantes « makoumè », « makonmè » et « macoumè » se rencontrent dans les sources. L’analyse du rire et de la mise à l’épreuve de la masculinité relève de la lecture éditoriale de l’auteur.

L’anthropologue cité est Ary Gordien. Son étude situe l’emploi antillais de « ma commère » au moins à la fin du XIXe siècle et analyse les expressions « fè makonmè avè » et « fè zanmi avè ». L’étymologie latine de « commère » et son ancien sens de marraine sont établis par les dictionnaires français ; cela ne suffit pas à reconstituer à soi seul toutes les étapes du passage au terme créole injurieux. La référence à l’Église désigne ici l’héritage historique de normes chrétiennes dans la société coloniale, sans prétendre en faire l’explication unique de toutes les hostilités contemporaines. Références vérifiées le 26 octobre 2026.

Sources

Ary Gordien, Gais, « blacks » et antillais. L’art de ruser avec des impositions hétéronormatives et postcoloniales
2018. L’Homme & la Société, 2018/3, n° 208, p. 83 à 115. DOI : 10.3917/lhs.208.0083. Usages de « ma commère », « makonmè » et « fè zanmi ». Accès direct à Cairn limité lors de la vérification ; extraits indexés consultés.

CNRTL / Trésor de la langue française informatisé, « Commère », définition et étymologie
Sans date ; consulté le 26/10/2026. Ancien sens de marraine et latin chrétien commater. Notice lexicographique française.

Hector Poullet / Potomitan, Kòkòlò. Les mots du sexe en créole de la Guadeloupe
Consulté le 26/10/2026. Lexique guadeloupéen : « makonmè » et « fanm ka fè zanmi ». Éclairage comparatif ; ne décrit pas à lui seul tous les usages martiniquais.

SOS homophobie, Ligne d’écoute anonyme
Consulté le 26/10/2026. Coordonnées et horaires de l’écoute pour les victimes et témoins de LGBTIphobies.

SOS homophobie, Tchat’écoute
Consulté le 26/10/2026. Dispositif d’écoute en ligne et horaires.

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