REFLETS DU SUD

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À quoi sert un poulet qu’on ne mange pas ?

Image d’illustration : une carcasse de poulet sur une balance, devant un bac de volailles, avec des documents et des billets en euros.

Procès Madivial : ce que pèse une aide au kilo

Brève · Analyse — Temps de lecture estimé : 4 minutes.

À la sortie d’un abattoir, un poulet devient un poids. Il passe sur la bascule, le chiffre s’inscrit sur un justificatif, et c’est sur ce papier que s’appuie l’aide européenne qui soutient l’élevage martiniquais. Le POSEI, programme agricole propre aux régions ultrapériphériques, verse une aide au kilo pour les volumes mis en marché en filière organisée, répartie entre l’éleveur et sa structure, sur la foi d’un document où l’abattoir inscrit le poids du lot abattu ; pour la volaille, le montant de base est de 0,74 € le kilo vif depuis 2017. Le dispositif a sa raison d’être, qui est de permettre à une production locale de tenir face aux cales des porte-conteneurs. Il a aussi sa limite : le poids qui sert à calculer l’aide ne dit pas, à lui seul, ce que deviendra la viande.

Ce mercredi doit s’ouvrir devant le tribunal correctionnel de Fort-de-France le procès de la coopérative Madivial, prévu sur 3 jours après 3 renvois. Avec elle comparaissent 5 personnes, poursuivies notamment pour détournement de fonds européens, faux et usage de faux, escroquerie en bande organisée. Selon les conclusions de l’enquête rapportées par Martinique La 1ère, 3 000 tonnes de viande auraient été détruites entre 2014 et 2018, soit 30 % de la production, pour une fraude présumée de 4,776 millions d’euros. L’accusation soutient que la coopérative aurait produit au-delà de ce qu’elle pouvait vendre pour percevoir davantage d’aides, avant de jeter ce qui ne trouvait pas preneur. Dès 2017, lorsque l’affaire a éclaté, la coopérative s’était insurgée contre les premières accusations ; la défense dira à l’audience ce qu’elle oppose à ce récit, qui demeure celui de l’accusation tant que le tribunal n’a pas statué.

Le jugement appartient au tribunal. Une question, pourtant, déborde le prétoire. Si l’accusation dit vrai, des kilos qui ont fini à la benne auraient servi à obtenir une aide pensée pour que l’île se nourrisse un peu plus d’elle-même, et cette aide aurait été versée sur un chiffre qui ne disait rien de ce qui arrivait dans les assiettes. Il faudra alors comprendre comment les aides ont pu être versées malgré la destruction de ces volumes. Le poids servait au calcul de l’aide ; où apparaissait ce que devenait la viande ? Une fois au moins, elle est apparue ailleurs que sur un justificatif : en juin 2016, au centre de valorisation organique du Robert, où Alfred Marie-Jeanne avait fait constater par huissier une destruction de viande qu’il disait consommable.

Ce procès arrive après plusieurs nuits de barrages, dans un pays qui descend sur la route pour le prix de son panier et réclame que l’on produise davantage ici. La revendication est juste, et l’affaire ne la contredit pas ; elle lui adresse une exigence supplémentaire. Produire ici ne nourrit personne si ce qui sort de nos élevages peut finir à la benne, avec l’argent destiné à le faire exister, sans que le pays l’apprenne autrement que par une conférence de presse, puis par un procès.

Reste le temps. Plus de 10 ans séparent la destruction constatée en 2016 de l’audience de ce mercredi, et l’ancien administrateur qui avait porté l’alerte aux côtés d’Alfred Marie-Jeanne, David Jarrin, comparaît lui-même parmi les prévenus, poursuivi pour sa participation présumée aux faits. Pendant ces années, l’affaire a eu le loisir de devenir une rumeur, puis un souvenir, puis une date d’audience déplacée 3 fois. Un pays qui veut se nourrir lui-même a besoin de savoir vite ce que deviennent ses poulets ; le nôtre aura attendu une décennie pour que les responsabilités soient débattues à l’audience.

L’audience doit consacrer 3 jours à ce qui est arrivé à ces poulets. Il nous restera ensuite à savoir comment faire en sorte que les kilos pesés à la sortie d’un abattoir finissent en repas sur nos tables.

Note de méthode : RCI évoquait en novembre 2025 un préjudice de plus de 7,5 millions d’euros ; le montant retenu ici est celui des conclusions de l’enquête rapportées par Martinique La 1ère. Martinique La 1ère parle de 4 reports ; la chronologie documentée (novembre 2024, novembre 2025, mai 2026) en compte 3.

Les faits judiciaires sont rapportés à partir des comptes rendus de presse, sans accès au dossier d’instruction. La description technique de l’aide s’appuie sur l’annexe Martinique 2024 et sur les références de l’Institut de l’élevage ; elle ne reconstitue pas l’ensemble des règles applicables de 2014 à 2018. L’analyse du rapport entre aide, production et alimentation relève de l’auteur. La couverture est une image d’illustration.

Sources

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