REFLETS DU SUD

Histoire, société et mémoires martiniquaises

Première visite ? Mode d’emploi

Nous négocions le prix de notre dépendance

Une consommatrice martiniquaise devant un caddie, tandis qu’un ticket de caisse devient une chaîne reliant le magasin à un porte-conteneurs.

Vie chère : ce que l’ultimatum du 19 octobre nous oblige à regarder


En 2009, trente-huit jours de grève générale ont obtenu une réduction de 20 % sur 400 produits de première nécessité et une augmentation de 200 euros nets mensuels pour les salaires du privé jusqu’à 1,4 SMIC. En 2024, six semaines de mobilisation ont obtenu un protocole annonçant une baisse de 20 % en moyenne sur 6 000 produits. Entre ces deux victoires, l’écart de prix avec l’Hexagone n’a pas reculé : il a progressé de quatre points de pourcentage entre 2010 et 2022, pour s’établir à 13,8 %, et à 40,2 % sur les produits alimentaires. Le 2 septembre 2026, le RPPRAC a fixé au 19 octobre la date au-delà de laquelle « le combat reprend ». La question n’est pas de savoir si le mouvement a raison. Les rapports de l’État lui donnent raison. La question est de savoir pourquoi avoir raison ne suffit jamais.

Pourquoi maintenant, alors ? La vice-présidente du mouvement le dit sans détour : le 16 octobre marque l’anniversaire du protocole, les signataires ont jusqu’au 19 pour honorer leurs promesses, et le mandat présidentiel touche à sa fin. Le calendrier n’est pas celui du terme du dispositif, qui court sur une période d’observation de 36 mois depuis janvier 2025. Il est celui du moment où l’insuffisance devient démontrable avec les chiffres de l’adversaire.

Voici ce que les documents officiels établissent. L’État a exonéré de TVA 69 familles de produits, soit 6 000 références, mais conformément à la logique de neutralité budgétaire, d’autres produits ont été assujettis au taux normal de 8,5 %. La CTM s’est engagée à supprimer l’octroi de mer sur 54 familles, engagement qu’elle a chiffré à environ 6 millions d’euros par an, avant que l’Assemblée de Martinique adopte plusieurs délibérations augmentant l’octroi de mer sur d’autres produits, pour un montant dépassant très largement le coût de l’engagement pris. L’Autorité de la concurrence ajoute que le dispositif est de nature à renchérir le prix des produits qu’il ne couvre pas. La baisse a une adresse. La hausse aussi. C’est la même.

Ce que nous surveillons, ensuite, n’est pas là où se forme l’argent. Le cinquième bilan mesure une baisse moyenne de 11,3 % sur les 54 familles, pour 20 % annoncés, tandis que les 71 contrôles réalisés en avril 2026, en magasin et auprès des importateurs-grossistes signataires, ont porté sur l’information délivrée au consommateur et sur la réalité des prix en rayon comme en caisse. Environ 75 % des références étudiées présentent une marge stable ou en baisse. Ce n’est pas un scandale, c’est un déplacement du regard. L’Autorité constate que les niveaux de marge commerciale des supermarchés et hypermarchés martiniquais sont du même ordre de grandeur que les taux moyens nationaux, que les magasins affichent en moyenne des marges nettes négatives quand les centrales de référencement présentent une rentabilité très élevée, de 28,8 %, que la part des frais d’approche dans le coût d’achat des marchandises importées est passée de 28 % à 33,3 %, et que les facturations intragroupes permettent de répartir la marge totale entre les différentes entités d’un même groupe. Nous contrôlons le maillon où la rentabilité est la plus faible, et nous appelons cela de la transparence.

Les grossistes-importateurs, eux, ne sont pas absents du dispositif : ils figurent parmi les signataires du protocole et une partie des contrôles les concerne. Mais leur participation reste pour l’essentiel limitée à la répercussion des baisses induites par le protocole, alors que l’Autorité souligne que leurs marges apparaissent plus importantes que celles des distributeurs et recommande de les associer plus largement aux négociations et aux mesures de lutte contre la vie chère. Le maillon le plus profitable de la chaîne est celui dont les engagements sont les plus légers. Ce n’est pas un oubli, c’est une architecture.

Le résultat peut alors se lire ainsi : l’État a obtenu la paix sociale à coût fiscal neutre, la CTM a compensé son geste par péréquation, les distributeurs ont pu faire constater le respect des engagements contrôlés, et l’amont est resté à la marge des obligations. Autrement dit, chacun est sorti du dispositif sans que la structure générale ait été renversée. Personne n’a eu besoin de conspirer. Il a suffi à chacun de tenir ses engagements à la lettre.

Notre part, maintenant, parce qu’elle existe. Nous demandons depuis 2009 que l’importation coûte moins cher. Nous demandons rarement qu’elle diminue. Selon la présentation du protocole par la préfecture, 80 % des produits consommés en Martinique sont importés et 67 % du différentiel de prix avec l’Hexagone seraient imputables aux frais d’approche. Quatre groupes concentrent près de 80 % du marché de la grande distribution à dominante alimentaire, ce qui rend la vertu individuelle du consommateur à peu près inopérante : il ne s’agit pas de renvoyer le pays à ses caddies. Il s’agit de constater ce que nous plaçons au centre de nos exigences, et ce que nous y plaçons est un prix, jamais une capacité. Nous réclamons d’ailleurs la suppression de l’octroi de mer et le maintien intégral de ce qu’il finance. Cette capacité à construire est au centre de ma tribune personnelle publiée dans France-Antilles.

Entre la répétition qui s’épuise et l’immobilisme qui se résigne, il existe un déplacement que nous n’avons jamais tenté : changer l’objet de la demande. Trois conditions n’ont jamais été durablement garanties. Des moyens propres pour l’observatoire des prix, des marges et des revenus, l’Autorité constatant une inadéquation entre ses missions et les moyens qui lui sont alloués, comme elle l’avait déjà fait dans son avis de 2019. Un recueil pérenne et contraignant, assorti de sanctions, des prix et des marges y compris à l’intérieur des groupes. Une participation pleine de l’amont aux négociations comme aux obligations de transparence. Et changer l’objet de la demande, ce serait aussi fixer des objectifs mesurables de diversification des approvisionnements, de production locale substituable et de commerce régional, famille de produits par famille de produits. Cet axe existe déjà : le troisième volet du protocole, consacré à la refondation du modèle économique, comprend notamment l’autonomie alimentaire et le soutien à la production locale. C’est celui dont nous n’entendons jamais le bilan. Précisons ce que nous visons : acheter dans la Caraïbe reste importer. L’objet n’est pas l’autarcie, il est la dépendance à un circuit dominant unique.

Reste la leçon de 2009. La loi Lurel interdit les accords exclusifs d’importation depuis 2012 ; dans l’ensemble des collectivités ultramarines, dix sanctions seulement ont été prononcées sur ce fondement, pour un total de 2 371 800 euros. Quatorze ans, dix sanctions, et en Martinique un écart alimentaire de 40,2 %. Un prix se renégocie à chaque bilan. Une obligation de transparence, une fois inscrite, se constate. En 2009, la part de l’État dans la victoire arrachée portait son échéance dans son nom : le revenu supplémentaire temporaire d’activité, institué à titre provisoire, prorogé par un décret du 18 février 2013 jusqu’au 31 mai 2013, au lieu du 31 décembre 2012, puis éteint. Nous avons déjà eu raison. La seule question qui vaille avant le 19 octobre est celle de ce qui restera debout quand la rue se videra.


Arnaud Ransay, Reflets du Sud

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