REFLETS DU SUD

Histoire, société et mémoires martiniquaises

La demande, c’est nous

Visuel de la brève « La demande, c’est nous » sur la réception du titre « Tites Fess » de Mermeïd

« Tites Fess » a été jugée en quelques jours. Je voudrais regarder qui a rendu ce jugement, et ce que ce jugement fabrique.


Un morceau sort, il circule, et en quelques jours le procès est instruit, plaidé, conclu. Pauvreté du texte, vulgarité, facilité, disparition de la grande musique martiniquaise : je n’ai pas eu besoin d’aller chercher ces mots, ils sont venus à moi comme ils sont venus à tout le monde. Ce qui me frappe n’est pas leur contenu, c’est leur vitesse et leur dureté. Nous mettons rarement autant d’énergie à évaluer quoi que ce soit.

Disons-le sans détour : « Tites Fess » n’est pas un morceau élaboré. Personne n’est tenu d’appeler chef-d’œuvre ce qui devient viral, et l’indulgence automatique envers la jeunesse serait une autre manière de ne pas la prendre au sérieux. Mais la musique de fête n’est pas un registre mineur ici, et notre patrimoine carnavalesque est là pour le rappeler : on n’a pas besoin d’être grave pour entrer dans la culture martiniquaise. Ce titre dure deux minutes, il fait danser, il fait rire, et il ne prétend pas davantage. Il n’a jamais demandé à représenter la Martinique. Nous sommes les seuls à lui avoir confié ce rôle, le temps d’un procès.

Reste la question que le procès permet d’éviter : d’où vient cette visibilité ? Les systèmes qui décident aujourd’hui de ce que nous voyons ne sont pas construits pour distinguer l’adhésion de l’indignation. Une écoute enthousiaste et un partage scandalisé nourrissent la même mécanique : du temps passé, de l’engagement, de la circulation. La capture d’écran commentée, le commentaire outré, les vocaux qui s’agacent alimentent le phénomène au même titre que ceux qui dansent dessus. Ce n’est pas un reproche, c’est une mécanique. Une partie de ceux qui dénoncent l’ampleur du phénomène en sont l’une des causes. J’ai déjà posé ailleurs la question de qui paie pour que nous ne nous ennuyions plus ; elle revient ici sous une autre forme.

Alors allons jusqu’au bout de la mécanique. À quoi donnons-nous de l’importance quand nous ne sommes pas occupés à nous indigner ? Il suffit d’observer nos espaces de discussion pour voir quelles publications circulent et lesquelles passent inaperçues. Quand une swaré bèlè, un concert, un album ou un livre d’ici sont annoncés, combien partagent, se déplacent, achètent ? La culture dont nous nous réclamons est souvent un discours que nous tenons, plus rarement une économie que nous soutenons. Nous réclamons de l’exigence à une jeunesse à qui nous n’achetons rien.

Je ne dirai pas que nous n’avons rien transmis : je n’en sais rien, et personne ne l’a mesuré. Je dis ce qui est observable. Nous transmettons un verdict. Ce qu’un jeune de dix-sept ans peut apprendre en lisant nos fils d’actualité, ce n’est pas la différence entre une biguine et une mazurka : c’est qu’ici la visibilité se paie, et que la première chose que son pays saura faire de son travail, c’est le juger. La transmission a bien lieu. Elle transmet autre chose que ce que nous croyons.

Il y a un dernier point, et c’est celui qui me gêne le plus. Ce jugement n’est pas une conversation de famille. Il est public, il est lisible partout. Et lorsque la critique d’un morceau devient le procès d’une génération, elle compose sous le regard du monde le portrait d’une jeunesse martiniquaise vulgaire et vide. Nous décrivons alors nos enfants exactement comme nous refusons, depuis toujours, d’être décrits.

Nous avons le droit de trouver ce morceau pauvre. Mais avant de demander à notre jeunesse ce qu’elle fabrique, regardons ce que nous avons choisi de faire circuler. La demande, c’est nous.


Arnaud Ransay, Reflets du Sud


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