Kalash a publié un document qu’il présente comme sa fiche S, et chacun s’est arrêté sur le motif. Une ligne plus discrète y range l’artiste dans un « type » : AFRICAIN ANTILLAIS.
Depuis lundi circulent des captures que Kalash a publiées sur ses réseaux et qu’une page consacrée au rap antillais a reprises. Il y montre ce qu’il présente comme sa fiche S, qu’il attribue à ses prises de position dans le combat contre la vie chère. Le document se présente comme un extrait du fichier des personnes recherchées. Il évoque un lien avec « la mouvance d’ultra-gauche radicale » et prescrit un contrôle approfondi sans en aviser l’intéressé. Ce que vaut ce motif, le document ne le dit pas.
Les commentaires se sont arrêtés sur ce motif, puis sur la réaction de Kalash à sa propre description, rapportée par la même page : « Bon, corpulence athlétique, ça fait plaisir au moins ». Une ligne a moins retenu l’attention. C’est pourtant la seule du signalement à désigner une provenance, là où les autres décrivent un trait : « Type du référentiel BAUER : AFRICAIN ANTILLAIS ».
Le nom renvoie à Alain Bauer, criminologue qui présidait en 2006 le groupe de travail sur les fichiers de police. La grille est plus ancienne que lui. La police utilisait déjà, dans son fichier STIC-Canonge, une classification que les députés eux-mêmes qualifiaient en 2009 d’ethno-raciale ; le groupe Bauer l’a amendée à la marge, son président défendant la couleur de peau comme un « critère objectif stable ». C’est cette version qui a été retenue pour le STIC-Canonge, puis pour le TAJ, le fichier qui réunit les antécédents judiciaires de la police et de la gendarmerie. Le document publié par Kalash, s’il est authentique, montre qu’elle a cours aussi dans le fichier des personnes recherchées.
Regardez la case elle-même. Elle réunit un continent et un archipel sous un seul nom, « africain/antillais », comme si l’un et l’autre se reconnaissaient au premier regard. Accolé à « africain », le mot « antillais » y devient une couleur, alors qu’il nomme un archipel où vivent aussi des familles venues de l’Inde, de la Chine, du Levant et d’Europe. Vue de Fort-de-France ou de Trinité, cette case décrirait une bonne partie des passants : son pouvoir de distinguer dépend de la population qu’on prend pour référence. Une grille de signalement est faite pour isoler un individu dans une foule ; celle-ci laisse surtout voir depuis quelle foule elle a été dessinée.
Le cadre juridique existe, et il est étroit. Le Code pénal punit le fait de conserver en mémoire informatisée, sans consentement, des données qui font apparaître les origines raciales ou ethniques, « hors les cas prévus par la loi ». Le décret qui régit le fichier des personnes recherchées admet ces données sous une première condition : elles doivent être absolument nécessaires. Il faut en outre qu’elles soient liées au motif de l’inscription, ou qu’elles se rapportent à des « signes physiques particuliers, objectifs et permanents » servant au signalement. Nulle part il ne nomme la case « africain antillais ». Sur le document publié, elle ouvre la description physique, avant la forme du visage : c’est comme élément de signalement qu’elle y figure, et elle doit alors valoir pour un trait du corps, absolument nécessaire à l’identification. Le décret interdit enfin de sélectionner une catégorie de personnes à partir de ces seules données : écrite sur une fiche, la case ne doit jamais servir à dresser une liste.
La statistique publique travaille sous une autre règle. En 2007, le Conseil constitutionnel a jugé que les études sur la diversité et les discriminations peuvent porter sur des données objectives, sans pouvoir reposer sur l’origine ethnique ou la race. Le commentaire de sa décision précise qu’un « référentiel ethno-racial » défini à l’avance serait contraire à la Constitution, tandis que des données subjectives comme le ressenti d’appartenance restent possibles. Les discriminations liées aux origines se mesurent donc, par l’origine géographique ou nationale, ou par l’appartenance déclarée. Ce que l’État s’interdit, c’est la grille de types fixée d’avance : il se l’interdit pour compter, et l’a conservée pour décrire. La différence tient à la finalité, la statistique d’un côté, le signalement individuel de l’autre, et à l’argument du signe physique. Cet argument résiste mal à la lecture du document publié : les yeux noirs et les cheveux crépus sont des signes physiques, « africain antillais » est une provenance que l’on colle sur un corps.
Le Parlement l’a écrit lui-même, d’une voix transpartisane. En 2011, Delphine Batho (PS) et Jacques Alain Bénisti (UMP) rappelaient avoir demandé la suppression de cette typologie, jugée « très subjective et susceptible d’induire des comportements racistes ». Ils proposaient de la remplacer par des éléments de portrait-robot où la couleur de peau compterait au même titre que celle des yeux ou des cheveux. La recommandation est restée dans le rapport ; en 2011, la grille était restée dans le fichier, et le document publié par Kalash laisse penser qu’elle y est toujours.
Ce mardi 20 octobre, le Sénat doit examiner en séance l’abrogation du Code noir. Sa commission des lois a adopté le texte sans modification, et son rapporteur propose un vote conforme pour rendre l’adoption définitive. Le texte demande au Gouvernement un rapport recensant les dispositions issues du droit colonial encore en vigueur et analysant leurs conséquences contemporaines, jusque sur les processus de discrimination et de racisme dans la société française. La ligne « africain antillais » date de ce siècle ; elle relève de cette grammaire qui continue de classer les corps sans avoir besoin du Code noir. Le rapport pourra la compter parmi les héritages qu’il doit examiner ; l’abrogation, à elle seule, ne la touche pas.
« Corpulence athlétique, ça fait plaisir au moins. » Il a eu raison d’en sourire : une corpulence se voit. Le « type », lui, est une origine supposée, que l’administration a fait passer dans la colonne des traits physiques.
Note de méthode. Les documents ont été publiés par Kalash lui-même sur ses réseaux, puis relayés par la page rap.antilles97 et par Bondamanjak. Leur authenticité et la date d’édition de la fiche n’ont pas pu être vérifiées de façon indépendante. Le document se présente comme une fiche du fichier des personnes recherchées et porte un « Numéro NSIS », qui renvoie au système d’information Schengen. L’histoire de la grille (Canonge, groupe Bauer, TAJ) s’appuie sur les rapports d’information de l’Assemblée nationale de 2009 et de 2011. Ces rapports établissent le maintien de la grille à leur date ; le document publié en suggère la persistance aujourd’hui, et aucun texte public annonçant son abandon n’a été trouvé. De la grille, cette analyse ne retient que la case « africain/antillais ».
Sources
Faits
Bondamanjak, sur le document publié par Kalash
Textes juridiques et décisions
Décret n° 2010-569 relatif au fichier des personnes recherchées, article 3, Légifrance
Code pénal, article 226-19, CNIL
Décision n° 2007-557 DC et son commentaire, présentés par l’Insee
Rapports parlementaires
Assemblée nationale, rapport d’information n° 1548 (2009)
Assemblée nationale, rapport d’information n° 4113 (2011)
Code noir
Sénat, « La loi en clair » : proposition de loi portant abrogation du « code noir »
Sénat, texte de la commission (n° 56, 2026-2027)
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