« Abolir » exige quelqu’un qui agit. Quand on dit « l’abolition de l’esclavage », la phrase souffle la réponse : la France agit, nous subissons. Les faits disent autre chose. En 1794, la première abolition n’a jamais été appliquée en Martinique, les planteurs ayant livré l’île aux Anglais. En 1848, le décret signé à Paris le 27 avril n’arrive qu’en juin : entre-temps, l’insurrection du 22 mai contraint le gouverneur à proclamer l’abolition sur place, en outrepassant ses pouvoirs. Près de soixante mille personnes sortent de l’esclavage. Douzième épisode : ils n’ont pas été libérés, ils se sont libérés.
Arnaud Ransay · Reprendre les mots · Épisode 12 · Vidéo diffusée le 14 septembre 2026
Cet épisode existe en vidéo : le lien est en fin de texte.
Le texte de l’épisode
On t’a appris que la France a aboli l’esclavage. Qu’elle nous a donné la liberté. C’est faux. En Martinique, le 22 mai 1848, nos ancêtres se sont soulevés et ont arraché leur liberté avant même que le papier de Paris n’arrive sur l’île. Reste : tu vas voir comment un seul mot a transformé une victoire en cadeau. Chaque lundi, RDS reprend un mot. Ce mois-ci : « mawon », celui qui s’échappe. « Chabin », le mot qui nous classe. « Antilles », le nom qu’on nous a collé. Et pour fermer ce chapitre de la résistance, le mot qui efface la plus grande victoire de notre histoire.
« Abolition ». Le mot des manuels, des commémorations, des noms de rue. « L’abolition de l’esclavage ». Tu l’as entendu mille fois. Écoute-le vraiment cette fois. Du latin « abolere » : détruire, faire disparaître, effacer. Et regarde la grammaire, c’est là que tout se joue. « Abolir » est un verbe qui exige quelqu’un qui agit. Quand on dit « l’abolition de l’esclavage », qui abolit ? Le mot ne le dit pas, mais toute la phrase souffle la réponse : la France. Elle abolit, nous sommes abolis. Elle agit, nous subissons. Voilà comment on efface des gens dans une simple tournure de phrase.
Alors reprenons les faits. D’abord, une chose qu’on ne t’apprend pas : en 1794, la France a aboli l’esclavage une première fois. Sauf qu’en Martinique, ce décret n’a jamais été appliqué. Pourquoi ? Parce que les planteurs de l’île ont préféré la livrer aux Anglais plutôt que de libérer leurs esclaves. Ici, l’esclavage n’a jamais été interrompu.
Puis 1848. Le décret est signé à Paris le 27 avril, mais il n’arrivera en Martinique que début juin. Et entre-temps, l’île sait qu’une abolition se prépare. Alors l’attente devient insoutenable, l’insurrection éclate le 22 mai, et en vingt-quatre heures le gouverneur proclame l’abolition sur place, en outrepassant ses pouvoirs, sans attendre le décret. Près de soixante mille personnes sortent de l’esclavage.
Le détail de ces journées, l’arrestation du tambouyé Romain, Saint-Pierre en feu, je l’ai raconté en entier dans cette vidéo. Tu la trouves sur ma chaîne, le lien est en description : je ne vais pas la refaire ici. Ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est le mot. Et ce n’est pas propre à la Martinique. À Haïti, la liberté n’a pas été donnée du tout : elle a été gagnée par une guerre, la seule révolte d’esclaves de l’histoire qui ait fondé un État. En Guadeloupe, le gouverneur Layrle proclame l’abolition le 27 mai, par peur que l’insurrection martiniquaise ne traverse. Partout, la peur des maîtres a précédé la générosité des lois.
Et pourtant, regarde comment on raconte ça chez nous. Des rues Schoelcher, des statues Schoelcher, un lycée Schoelcher. Le nom d’un homme, français, blanc, qui a effectivement lutté pour l’abolition, et dont on a fait le libérateur unique. Le nom de Romain, lui, commence enfin à circuler : on le cite dans les commémorations, dans les conférences, sur les réseaux. Mais compare l’échelle. D’un côté une statue et un lycée, de l’autre un nom qu’il faut encore expliquer. Le mot « abolition » a fabriqué des héros d’un seul côté, et on est encore en train de réparer.
Alors voilà ce que ce mot transporte. « Abolition » raconte une France généreuse qui se penche et libère. Il transforme une conquête en cadeau. Et un cadeau, ça crée une dette : voilà pourquoi on nous demande encore d’être reconnaissants. C’est le tour de passe-passe le plus efficace de notre histoire : on nous a pris notre victoire, et on nous l’a rendue sous forme de dette. Nos ancêtres n’ont pas été libérés. Ils se sont libérés.
Arrête-toi sur ce 22 mai. Ils savaient qu’on leur avait promis la liberté. Ils l’avaient entendu dès le mois d’avril. Mais ils savaient aussi ce que valent les promesses : ici, on leur avait déjà refusé une abolition en livrant l’île aux Anglais. Alors ils n’ont plus attendu. Ils sont descendus dans les bourgs, avec ce qu’ils avaient, en sachant ce qu’on fait aux révoltés. C’est ça qu’on commémore : pas une signature, mais le jour où ton peuple a cessé de demander.
Alors qu’est-ce qu’on en fait ? D’abord, on remet l’auteur dans la phrase. Ce n’est pas la France qui a aboli : ce sont eux qui se sont libérés. Alors on arrête de dire « l’abolition de l’esclavage », qui ne nomme personne, et on dit « le 22 mai », on dit « l’insurrection », on dit « la liberté conquise ». Ensuite, on rend leurs noms aux nôtres : Romain, les insurgés de Saint-Pierre, tous les mawons avant eux. Et on garde ceci en tête : si nos ancêtres ont pu arracher ça, sans armes, sans droits, sans rien, alors nous n’avons aucune excuse pour croire qu’on ne peut rien reprendre aujourd’hui.
Douze mots, trois mois. Et à chaque fois le même mécanisme : un mot qui raconte l’histoire à notre place. Le travail de fond est sur le blog, lien en bio. Reflets du Sud. Et lundi prochain, on ouvre un nouveau chapitre avec une question qui dérange : que s’est-il passé juste après cette liberté arrachée ? Cinq ans plus tard, en 1853, d’autres bateaux arrivent à Saint-Pierre. Le mot, c’est « coolie ». Et cette fois, ce n’est pas seulement le colon qui a mal parlé.
Méfie-toi des mots qui te font un cadeau de ce que tes ancêtres ont pris.
Précision
Les sources divergent sur la date de l’arrestation de Romain et sur celle de la proclamation du gouverneur Rostoland (22 ou 23 mai) : l’épisode ne date pas la première et dit « en vingt-quatre heures » pour la seconde. En Guadeloupe, l’abolition est proclamée le 27 mai, quatre jours après la Martinique ; le motif avancé dans la vidéo, la peur de la contagion, reste à documenter.
L’épisode ne dit pas que Schoelcher n’a rien fait : il montre comment le mot efface les insurgés.
Voir aussi le documentaire de Reflets du Sud « Liberté arrachée », sur le 22 mai 1848.
Sources
Documents primaires et textes officiels
- Décret du 16 pluviôse an II (4 février 1794) abolissant l’esclavage dans les colonies
- Décret du 27 avril 1848 relatif à l’abolition de l’esclavage dans les colonies
- Digithèque de matériaux juridiques et politiques (Université de Perpignan), « Abolition de l’esclavage, 1848 » : décrets du 4 mars et du 27 avril 1848, dates d’abolition effective par colonie
Ouvrages et travaux
- Édouard de Lépine, Dix semaines qui ébranlèrent la Martinique. 25 mars-4 juin 1848, Servédit, 1999
Presse et articles
Pour aller plus loin
Tous les épisodes de Reprendre les mots
Un mot par semaine, son texte intégral et ses sources.


