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Histoire, société et mémoires martiniquaises

« Mulâtre »

Reprendre les mots, épisode 7 : « Mulâtre », le mot qui nous divise entre nous

« Mulâtre » vient de l’espagnol « mulato », dérivé de « mulo », le mulet : l’hybride de l’âne et de la jument, réputé stérile. Les colons ont nommé les enfants qu’ils faisaient à leurs esclaves d’après une bête de somme inféconde. Puis ils ont bâti une véritable comptabilité de la peau : Moreau de Saint-Méry, né en Martinique, divise l’être humain en cent vingt-huit parts de sang, avec ses quarterons et ses octavons. Le but était de diviser les dominés pour régner sur eux. Le colon est parti, son classement est resté dans les têtes. Septième épisode : tuer la hiérarchie, pas les mots.

Arnaud Ransay · Reprendre les mots · Épisode 7 · Vidéo diffusée le 10 août 2026

Cet épisode existe en vidéo : le lien est en fin de texte.


Le texte de l’épisode

Le mot « mulâtre » vient du nom d’un animal. Et pas n’importe lequel : un animal réputé stérile, le mulet. Ce n’est pas un hasard, c’est un mépris. Reste : tu vas voir comment on nous a classés comme du bétail, et surtout comment on nous a dressés les uns contre les autres.

Chaque lundi, RDS reprend un mot. « Métropole » te donnait une fausse mère. « Habitation » cachait un crime. Aujourd’hui, un mot plus sournois encore : il ne vise pas la France, il nous vise nous. C’est le mot qui nous divise entre nous.

« Mulâtre ». Et toute sa famille : câpre, quarteron, chabin, milat. Des mots qu’on emploie encore, parfois avec fierté, pour dire un teint, une nuance. Alors regardons, ensemble, d’où ils viennent vraiment.

« Mulâtre » vient de l’espagnol « mulato », de « mulo » : le mulet. Le mulet, c’est l’hybride de l’âne et de la jument. Un animal stérile. Les colons ont regardé les enfants qu’ils faisaient à leurs esclaves, souvent par le viol, et ils les ont appelés des mulets. Une union qu’ils jugeaient contre-nature, comme le croisement de deux bêtes. Certains avancent une autre origine, mais le sens qui s’est imposé, celui que les colons ont voulu, c’est celui-là. Pas une couleur. Un animal qui ne peut même pas se reproduire.

Et ça ne s’arrête pas à un mot. Les colons ont bâti une vraie comptabilité de la peau. Le plus célèbre, Moreau de Saint-Méry, un béké né ici, en Martinique, a divisé l’être humain en cent vingt-huit parts de sang, blanc ou noir. Cent vingt-huit. Et il a rangé les gens en catégories, avec des fractions : le quarteron, un quart de sang noir. L’octavon, un huitième. On classait des êtres humains exactement comme un éleveur tient le registre de son cheptel.

Et la France n’a rien inventé. Aux États-Unis, la règle d’une seule goutte : une goutte de sang noir, et tu étais noir. Dans l’Amérique espagnole, tout un système, les castes, avec ses tableaux et un nom pour chaque mélange. Partout, le colon a compté le sang. Partout, pour la même raison.

Et cette raison, la voici. Tout ce travail servait à nous diviser. Créer une caste au milieu, ni blanche ni esclave, à qui on accordait un peu plus, pour qu’elle regarde de haut le nègre resté en bas. Et le résultat, on le porte encore aujourd’hui : la peau claire qui vaudrait mieux, le « bon cheveu », le teint qu’on surveille dans sa propre famille. Le colon est parti. Son classement, on l’a gardé dans la tête.

Alors mesure ce que ce mot transporte. Ce n’est pas une nuance de teint. C’est une arme. Le maître était en minorité : à Saint-Domingue, trente mille Blancs face à cinq cent mille esclaves. Sa seule survie, c’était de nous empêcher d’être un seul peuple. Alors il a gradué notre peau, pour qu’on se méprise par en dedans. Et ça a marché jusqu’à la guerre : à Haïti, les hommes de couleur et les nègres se sont entretués. Nèg kont nèg. C’est le plus vieux tour du colon : diviser les dominés pour régner sur eux.

Et c’est là que ça fait le plus mal. Parce que cette blessure, désormais, on se la fait entre nous. C’est la grand-mère qui préfère l’enfant le plus clair. C’est le mot lâché dans une cour d’école sur la couleur d’un camarade. C’est toi qui, un jour peut-être, t’es demandé si tu étais trop ceci, pas assez cela. Ce classement, on ne nous l’impose même plus. On se l’inflige. Et c’est exactement ce qu’ils voulaient.

Alors qu’est-ce qu’on en fait ? On comprend d’où viennent ces mots : d’un registre d’éleveur, fait pour nous ranger et nous opposer. Attention, ça ne veut pas dire renier un mot que tu portes avec fierté. Dis-toi chabine, câpresse, milat, si c’est ton histoire et ta beauté : le mot, tu peux le garder. Ce qu’on refuse, c’est le classement. L’idée qu’une peau vaudrait plus qu’une autre. Le vrai geste, c’est de tuer la hiérarchie, pas les mots. Redevenir un seul peuple : c’est la seule chose que le colon n’a jamais pu supporter.

Deux mots ce mois-ci pour te dominer du dehors, un troisième pour te diviser du dedans. Le travail de fond est sur le blog, lien en bio. Reflets du Sud. Et lundi prochain, le dernier mot du mois : un mot bien de chez nous, que le monde entier nous a pris et vidé de son sens. « Zombi ».

Méfie-toi des mots qui te classent. On ne gradue que ce qu’on veut diviser.

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Précision

À Saint-Domingue, à la veille de la Révolution, il faut ajouter aux Blancs et aux esclaves environ 30 000 libres de couleur, dont beaucoup étaient désignés comme « mulâtres ». Les estimations varient selon les sources.

L’hypothèse d’une origine arabe du mot (muwallad) existe ; l’épisode la mentionne sans la retenir. L’épisode accuse un système de classement, jamais des personnes.

Sources

Documents primaires et textes officiels

  • Médéric Louis Élie Moreau de Saint-Méry, Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, Philadelphie, 1797-1798

Ouvrages et travaux

Dictionnaires et encyclopédies

  • CNRTL, Trésor de la langue française informatisé, entrée « mulâtre »
  • Raphaël Confiant, Dictionnaire créole martiniquais-français, Ibis Rouge, 2007

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