Entretien réalisé par Wicky Catan, chaîne Yich Matinik, avril 2026.
Pourquoi cet entretien
Un livre n’achève pas une pensée, il l’ouvre. Penser l’Homme Noir Martiniquais, paru aux Éditions Les Trois Colonnes en avril 2026, propose la Martinicanité noire comme horizon politique. L’entretien donné à Wicky Catan, sur sa chaîne Yich Matinik, prolonge ce geste sur un autre registre : la parole orale, située, à Trinité, dans une maison de Martinique, face à une intervieweuse martiniquaise qui interroge sans concession.
Reflets du Sud archive cet échange parce qu’il produit de la matière nouvelle. La phrase qui en condense la thèse, « l’homme noir, c’est un sujet politique », n’apparaît pas sous cette forme dans le livre. Elle naît du dialogue. Elle dit, en sept mots, ce que l’ouvrage met cent vingt-quatre pages à déployer : la couleur n’est pas l’enjeu, c’est l’assignation par le regard colonial qui l’est, et le sujet politique se constitue dans le refus de cette assignation.
Cet article retient cinq passages, chacun adossé à un timestamp précis, pour offrir au lecteur des points d’entrée et l’inviter à écouter l’intégralité.
L’entretien
Une heure et trois minutes. Réalisation : Wicky Catan, Yich Matinik.
Cinq passages, cinq déplacements
17’14 ▸ L’Homme avec un grand H, et la femme martiniquaise
« J’aurais aimé que la femme martiniquaise fasse partie des premières femmes dans le monde à se réapproprier le mot homme. »
Le geste est rare, et il dérange volontairement. Plutôt que de neutraliser le mot par un dédoublement, homme et femme, je revendique un Homme générique reconquis par les femmes elles-mêmes. La proposition n’est pas symbolique. Elle suppose que la femme martiniquaise n’attende pas d’être nommée à part, mais qu’elle impose sa présence dans le mot lui-même. C’est la condition sine qua non du projet : sans cette reprise, la Martinicanité noire reste un masculin déguisé en universel, donc une rechute.
19’11 ▸ « L’homme noir, c’est un sujet politique »
« En réalité, l’homme noir, c’est un sujet politique. Et les gens qui voudront réduire ça à une couleur de peau, ça n’engage qu’eux. »
C’est la phrase pivot de l’entretien, et celle qui désamorce d’avance l’objection la plus prévisible. L’homme noir martiniquais n’est pas un fait de pigmentation, c’est ce que produit le regard colonial lorsqu’il assigne. Le descendant d’un d’jin de Basse-Pointe, le chabin du Lorrain, le béqué du Cap-Est qui se reconnaîtrait dans ce projet : tous peuvent advenir comme sujets politiques de la Martinicanité noire. La couleur ne sépare pas, l’assignation sépare, et c’est elle que le projet refuse.
26’00 ▸ La place des Békés, sans haine et sans concession
« Tant qu’ils ne vont pas se sentir martiniquais, on ne va pas y arriver. »
Le passage est l’un des plus exigeants de l’entretien. Refuser la haine sans abandonner la lucidité économique. Reconnaître que la matière première de leur fortune est martiniquaise, donc que leur destin l’est aussi, qu’ils le veuillent ou non. Et leur tendre, dans le même mouvement, une place dans le projet. La Martinicanité noire n’expulse pas, elle interpelle. Mais elle exige un acte de présence, pas une simple coexistence patrimoniale.
41’41 ▸ Pourquoi cette Martinicanité ne peut être que féministe
« Une Martinicanité noire authentique ne peut être que féministe. »
Ce n’est pas une concession à l’air du temps. C’est une déduction logique. Si la Martinicanité noire se construit contre toute assignation produite par le regard colonial, alors elle ne peut tolérer l’assignation genrée qui en est la doublure intime. Réduire la femme martiniquaise au potomitan, à la sensualité, à la cuisine, c’est reconduire dans le foyer la grammaire qu’on prétend combattre dans l’espace public. Les Suzanne Césaire, les Maryse Condé, les Euzhan Palcy ne sont pas des suppléments à un récit masculin, elles en sont des architectes.
1h02’29 ▸ « Les idéaux d’hier sont les libertés d’aujourd’hui »
« Les idéaux d’hier sont les libertés d’aujourd’hui. »
L’entretien se clôt sur cette phrase, et un message à ma fille. Toutes les libertés que nous tenons pour acquises ont été, à une époque, des idées jugées irréalistes par leurs contemporains. La Martinicanité noire est aujourd’hui dans cette zone d’inconfort. Elle sera demain ce que les générations à venir trouveront évident. À condition que nous ne lâchions pas la pensée.
Pour prolonger
L’entretien s’inscrit dans une cohérence éditoriale plus large. Sur Reflets du Sud, plusieurs articles dialoguent avec les thèses défendues ici : le dossier sur l’affaire Bally Bagayoko et la panique blanche du paysage médiatique, la note sur la résolution onusienne sur les réparations, et l’article sur le Lundi de Pâques en Martinique et la mémoire longue.
Deux rendez-vous publics prolongent ce travail :
- 2 mai 2026, Le Ghetto, Martinique. Première présentation du livre en Martinique.
- 22 mai 2026, SILEK, Digital Village, Paris. Conférence-débat « Mémoire, héritage colonial et résistances : penser la Martinicanité noire ». Date choisie pour sa résonance : le 22 mai 1848, l’insurrection des esclavisés du Prêcheur impose l’abolition effective en Martinique. Parler de la Martinicanité noire ce jour-là, ce n’est pas un hasard de calendrier, c’est tenir le fil.
Penser l’Homme Noir Martiniquais, Éditions Les Trois Colonnes, avril 2026, 124 pages. Disponible chez Amazon, Fnac, Cultura, et chez l’éditeur.
Reflets du Sud remercie Wicky Catan pour la qualité de son écoute et la rigueur de son questionnement. La chaîne Yich Matinik est à suivre comme l’un des espaces les plus exigeants de la parole martiniquaise contemporaine.
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