Reflets du Sud

Histoire, société et mémoires martiniquaises


Bally Bagayoko, Lilian Thuram, et la panique blanche du paysage médiatique

Le 15 mars 2026, Bally Bagayoko est élu dès le premier tour à la mairie de Saint-Denis, avec 50,77 % des suffrages. Quelques jours plus tard, après une séquence sur CNews ayant conduit à des saisines de l’Arcom, Lilian Thuram intervient dans une tribune au Monde pour nommer ce qui se joue : non pas une simple divergence politique, mais un vieux fond de négrophobie que beaucoup préfèrent encore appeler autrement.


L’affaire, pourtant, ne se réduit pas à cette seule lecture. Car Bagayoko est aussi le premier maire LFI d’une ville de plus de 100 000 habitants, porteur d’un programme de rupture, élu contre un sortant socialiste dans une campagne d’une rare violence. La question, dès lors, est double : que doit-on à la politique dans cette hostilité, et que doit-on à la race ? La réponse honnête est que les deux se mêlent, et que c’est précisément dans leur enchevêtrement que réside le problème.

I. Un homme noir élu, et déjà suspect

Il faut partir de là. Non pas d’une abstraction, non pas d’une théorie, mais d’une scène très concrète. Un homme noir accède à une fonction politique importante dans une grande ville française, et l’on voit immédiatement se lever autour de lui une étrange houle. Dès les heures suivant son élection, Bally Bagayoko se retrouve entraîné dans une controverse alimentée par une fausse citation. Il aurait parlé de Saint-Denis comme de « la ville des noirs ». Or il disait en réalité « la ville des rois morts et du peuple vivant », reprenant une formule du poète communiste Jean Marcenac. La confusion phonétique entre « rois » et « noirs » a été exploitée, amplifiée, puis insérée dans les circuits médiatiques plus classiques, où elle a pris la consistance d’un fait.

Ce premier épisode est essentiel, car il dit déjà presque tout. La fausse citation n’a pas prospéré par hasard. Elle a prospéré parce qu’elle confirmait un soupçon préexistant : celui d’un élu noir qui, forcément, parlerait depuis la race plutôt que depuis la cité. Quand un homme noir entre dans le champ du pouvoir, il ne lui est pas seulement demandé d’être compétent. Il lui est demandé d’être immédiatement rassurant. Il doit calmer avant même d’agir. Il doit prouver avant même d’avoir parlé. Là où d’autres héritent d’un crédit symbolique, lui hérite d’un soupçon.

Depuis son élection, Bagayoko est soumis à une intensité de surveillance médiatique disproportionnée. Ses propos sont scrutés, ses décisions immédiatement lues comme des signaux de désordre. Cette intensité n’est pas neutre. Elle dit moins quelque chose sur l’homme que sur le regard posé sur lui.

II. Ce que l’épisode CNews a révélé

La séquence la plus brutale est venue ensuite. Le 28 mars, sur CNews, le psychologue Jean Doridot, interrogé sur la stratégie municipale de Bagayoko, a établi un parallèle entre le pouvoir des maires et l’autorité des « chefs de tribus » descendant des « grands singes ». Les saisines de l’Arcom ont été immédiates. Bally Bagayoko a annoncé porter plainte. CNews a affirmé que les propos avaient été « délibérément déformés », et Jean Doridot a nié toute intention raciste.

Ce rappel importe, parce qu’il permet de tenir la rigueur : il y a, d’un côté, une perception massive de l’allusion raciale ; et, de l’autre, une défense fondée sur la dénégation de l’intention. Mais précisément, le racisme contemporain se loge souvent là, dans cette zone commode où l’on veut conserver la violence du code sans en assumer le nom. L’intention n’est pas le critère. L’effet l’est. Et l’effet, ici, est limpide.

Le plus frappant n’est d’ailleurs pas seulement l’injure. C’est la structure qui la rend pensable. Pourquoi certaines métaphores animales, tribales, archaïsantes, reviennent-elles avec une telle disponibilité dans le langage public ? Ce n’est pas un accident de vocabulaire. C’est un stock ancien. C’est un imaginaire disponible. C’est la mémoire coloniale qui continue de circuler sous des habits contemporains, la même qui rendait pensable le passage à tabac de Michel Zecler par des policiers que seule une caméra a pu arrêter.

III. Thuram a nommé ce que beaucoup veulent laisser sans nom, mais son geste n’est pas exempt de contradictions

C’est ici qu’intervient Lilian Thuram. Dans sa tribune au Monde, publiée le 29 mars, il désigne un mécanisme. Il écrit que ces attaques révèlent un « narcissisme blanc » : « malgré toute l’assimilation dont vous pouvez faire preuve, aux yeux du narcissisme blanc, un “Noir” est un être malhonnête, dangereux, non légitime, inférieur ». Et il conclut : « Aujourd’hui, nous, les “Noirs”, en savons encore plus. Nous savons qu’ils sont pervers, manipulateurs et fragiles. »

La force de Thuram est d’avoir ramené le débat à son vrai centre. Dès qu’un homme noir prend la parole depuis une position de pouvoir, une partie du débat médiatique cesse de discuter ses idées pour réactiver un vieux tribunal racial. On glisse de la politique à l’anthropologie implicite.

Et c’est presque toujours le même glissement. L’homme noir trop sûr de lui devient arrogant. L’homme noir structuré devient sectaire. L’homme noir lucide devient obsédé par la race. L’homme noir calme devient manipulateur. L’homme noir enraciné devient communautariste. L’homme noir intellectuel devient suspect. Dès qu’il échappe au rôle qu’on lui avait tacitement réservé, il cesse d’être lisible dans le confort blanc.

Cela dit, il faut aussi regarder la tribune de Thuram avec la même exigence critique. Lorsqu’il écrit « nous, les “Noirs”, en savons encore plus », il opère lui-même un geste essentialisant. Lorsqu’il qualifie les « narcissiques blancs » de « pervers, manipulateurs et fragiles », il glisse de l’analyse structurelle vers la caractérisation psychologique d’un groupe. Thuram a raison sur le diagnostic. Mais la rhétorique du « nous » et du « ils » risque de reproduire en miroir le binarisme qu’elle prétend dénoncer. Nommer la structure n’oblige pas à essentialiser ceux qui l’habitent.

IV. Ce n’est pas un accident, c’est une grammaire, mais elle n’est pas la seule

Ce qui arrive à Bally Bagayoko s’inscrit dans un paysage que les données de l’Arcom permettent de documenter. Sur la période 2013-2023, les personnes perçues comme non blanches sont restées représentées à hauteur de 15 % à la télévision, alors qu’elles constituent environ 27 % de la population française. Sur les chaînes d’information en continu : 9 % en 2022. Lorsqu’il s’agit de politique française, seules 8 % des personnes qui s’expriment sont perçues comme non blanches. Les personnes vues comme non blanches sont surreprésentées dans les rôles négatifs et sous-représentées dans les rôles positifs (10 % en 2022, soit une baisse de 26 points par rapport à 2020).

Mais il serait analytiquement malhonnête de faire comme si tout ce que subit Bagayoko relevait exclusivement de la race. Car Bagayoko est aussi un élu LFI, le premier à diriger une ville de cette taille sous cette étiquette. La campagne a été brutale : le sortant Mathieu Hanotin a accusé Bagayoko de proximité avec des narcotrafiquants. Sa décision de désarmer progressivement la police municipale a provoqué une crise ouverte. Ces attaques-là sont politiques.

La vraie question : comment le racial et le politique se renforcent-ils mutuellement ? L’hostilité politique fournit le prétexte. Le dispositif racial fournit l’imaginaire. On conteste ses décisions, ce qui est légitime. Mais on les conteste avec des métaphores de « tribu » et de « singe ». C’est exactement dans cet interstice que la négrophobie opère : non pas à la place de la politique, mais à travers elle. Et c’est cette même continuité coloniale que la résolution de l’ONU du 25 mars 2026 a tenté de nommer à l’échelle internationale, face à l’abstention de la France.

V. La République médiatique aime l’homme noir symbolique, moins l’homme noir souverain

Il existe en France un homme noir acceptable. On le célèbre lorsqu’il gagne pour la nation, lorsqu’il chante, lorsqu’il amuse. Il existe un homme noir instrumentalisé : on l’exhibe. C’est le préfet nommé, le ministre de passage, l’éditorialiste modéré que l’on invite pour démontrer que le système fonctionne. Sa fonction est celle de l’alibi. Et il existe un homme noir inacceptable : celui qui ne vient plus seulement dans la République, mais vient lui demander des comptes.

Bally Bagayoko cristallise cette troisième figure. Avant même l’examen sérieux de son action, il a été placé dans une dramaturgie du soupçon. Et lorsque Thuram a nommé cette logique, ce sont parfois ses mots à lui qui ont été jugés plus scandaleux que les violences initiales. Ce renversement est en lui-même un aveu.

VI. La justesse qui dérange

Ce que beaucoup ne supportent pas, ce n’est pas la radicalité supposée de la parole noire. C’est sa justesse lorsqu’elle décrit le réel sans se courber. Quand Bagayoko déclare vouloir incarner la « nouvelle France », il reformule en termes politiques ce que des millions de citoyens vivent comme une évidence sociologique. Le cri, on peut le disqualifier. L’analyse, il faut la réfuter. Et c’est cette réfutation que beaucoup préfèrent éviter.

L’homme noir médiatiquement acceptable est celui qui ne trouble pas l’ordre de visibilité. Mais dès qu’il devient interprète, décideur, intellectuel, maire, il se heurte à une question silencieuse : qui t’a autorisé à parler d’ici ? La séquence Bagayoko-CNews-Thuram aura eu au moins ce mérite : rendre cette question audible à ceux qui n’ont jamais eu à se la poser.

C’est pourquoi l’affaire dépasse ses protagonistes. Mais la tâche, pour ceux qui pensent depuis la condition noire, ne s’arrête pas à la dénonciation. Elle exige une discipline intellectuelle : ne pas reproduire les binarismes que l’on combat, ne pas essentialiser en retour. C’est à ce prix que la parole antiraciste cesse d’être un cri pour devenir une pensée. Et c’est peut-être cela qu’il faut désormais imposer : non plus seulement le droit d’être là, ni même le droit d’y définir le sens, mais le droit d’y penser avec la même rigueur impitoyable que celle qu’on exige des autres.


Sources et références

Élection et contexte politique
Franceinfo, 16 et 28 mars 2026. Wikipédia, consulté le 30 mars 2026.
Séquence CNews et tribune Thuram
Franceinfo, 28 mars 2026. Lilian Thuram, tribune, Le Monde, 29 mars 2026.
Données sur la représentation médiatique
Arcom, Rapports 2013-2023 et exercice 2022. Observatoire des inégalités, 2025. Assemblée nationale, Question n°12307, 2023.


Lire aussi sur Reflets du Sud

Manifeste pour Michel Zecler, pour nos vies qui comptent, la même mécanique du soupçon automatique, cette fois sous les coups.
Réparations : le monde commence enfin à regarder, la résolution ONU du 25 mars 2026 et l’abstention française, lue depuis la Martinique.
Le libre arbitre : a-t-on vraiment le choix en Martinique ?, que signifie « choisir » dans une société structurée par l’héritage colonial ?


Un homme noir élu, et immédiatement suspect. Est-ce la politique, la race, ou les deux ? Qu’en pensez-vous ?

Réagissez en commentaire ci-dessous, ou poursuivez la discussion dans la communauté Reflets du Sud :
Rejoindre le groupe WhatsApp →

Reflets du Sud est un projet indépendant, sans publicité et sans financement institutionnel.



Laisser un commentaire

En savoir plus sur Reflets du Sud

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture