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Histoire, société et mémoires martiniquaises


Le libre arbitre : a-t-on vraiment le choix en Martinique ?

Le libre arbitre en Martinique, héritage colonial et choix individuels

On nous répète souvent que « nous avons toujours le choix ». Choix de partir ou de rester, choix de voter ou de s’abstenir, choix de consommer ceci plutôt que cela, choix de « se débrouiller » dans un système qui ne change jamais vraiment. La phrase sonne bien, elle est rassurante, presque anesthésiante. Elle laisse entendre que si notre vie ne ressemble pas à ce que nous espérions, c’est peut-être avant tout une affaire de volonté personnelle.

Mais au fond, a-t-on vraiment le choix ? Et plus encore, l’homme noir martiniquais a-t-il réellement le choix, ici et maintenant, dans cette île traversée par l’esclavage, le colonial et la départementalisation ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord faire un détour par la philosophie. Puis revenir, les mains pleines de questions, dans nos rues, nos mornes, nos HLM, nos ronds-points.


Ce que disent les philosophes du libre arbitre

Chez Descartes, la liberté ressemble à une puissance intérieure. L’être humain est capable d’affirmer ou de nier, de dire oui ou non, de suspendre son jugement. Il existe en nous une volonté que rien ne limite vraiment. Même si notre intelligence est bornée, notre volonté, elle, serait presque infinie.

Spinoza vient casser cette évidence. Il dit que nous nous croyons libres parce que nous ignorons les causes qui nous déterminent. Je me crois libre de marcher dans une direction, d’aimer telle personne, de choisir tel métier. En réalité, ces choix sont déjà travaillés par des désirs, des peurs, des habitudes, des structures, des conditions matérielles. Pour Spinoza, la vraie liberté ne consiste pas à faire tout ce que l’on veut, mais à comprendre ce qui nous détermine, afin d’agir en connaissance de cause. La liberté devient une affaire de lucidité.

Schopenhauer est encore plus radical. Il affirme que « l’homme peut faire ce qu’il veut, mais il ne peut pas vouloir ce qu’il veut ». Je peux poser des actes, mais la source même de mes désirs, ce qui me pousse à agir, ne vient pas de moi. Mes volontés sont elles-mêmes façonnées par une volonté plus profonde, obscure, qui me précède.

Plus tard, Sartre insistera sur l’idée que l’être humain est toujours libre, mais pris dans une situation. Nous ne choisissons pas le lieu de notre naissance, la couleur de notre peau, la classe sociale de nos parents, la langue que l’on nous impose, le moment de l’histoire dans lequel nous arrivons au monde. En revanche, nous pouvons choisir ce que nous faisons de ce qui nous a été donné. La liberté est alors une tension. Nous ne sommes jamais libres dans l’absolu, mais toujours engagés, pris dans une histoire, dans un contexte.

Déjà là, la formule « nous avons toujours le choix » se fissure. La liberté n’est pas un bouton intérieur sur lequel il suffirait d’appuyer. Elle se joue dans ce mélange complexe entre ce que nous voulons, ce qui nous détermine et la situation dans laquelle nous sommes plongés.

Revenir en Martinique

Revenons maintenant en Martinique. Un territoire où l’on arrive dans une histoire déjà commencée. Une histoire faite de traite, d’esclavage, d’engagisme, de colonisation, de migrations forcées ou consenties, de violences sexuelles et de métissages multiples. La société martiniquaise est noire, indienne, blanche, chinoise, syrienne, mêlée, et ne saurait se résumer aux seuls descendants d’esclaves. Mais même ce mélange porte la marque des rapports de domination qui l’ont produit, du viol à l’inégalité de statut, en passant par la hiérarchisation des couleurs.

C’est dans cet espace pluriel, façonné par une histoire commune mais vécue depuis des places différentes, que se pose la question du choix pour l’homme noir martiniquais, majoritaire numériquement, mais loin d’être majoritaire dans l’accès réel au pouvoir. L’école, la propriété foncière, les normes sociales, la représentation du « bon travail », tout cela ne vient pas de nulle part. Nos choix d’aujourd’hui sont façonnés par des siècles de violences et de récits qui ne nous appartenaient pas. Aimé Césaire l’avait bien compris lorsqu’il dénonçait la fracture intime créée par la colonisation. Frantz Fanon a montré comment l’homme noir est constamment renvoyé à une image fabriquée par le regard de l’autre. W. E. B. Du Bois parlait de « double conscience » pour désigner cette sensation de se regarder soi-même à travers les yeux d’une société qui ne vous reconnaît jamais totalement. Norman Ajari rappelle que la vie noire est trop souvent pensée comme une vie disponible, sacrifiable, marginale.

L’homme noir martiniquais a-t-il vraiment le choix ?

Un jeune homme noir martiniquais qui « choisit » de partir en France hexagonale pour trouver un emploi exerce-t-il une liberté pure, ou bien répond-il à une structure économique qui a organisé la dépendance et le départ comme horizon de promotion sociale ? Une famille qui « choisit » un crédit à la consommation pour tenir jusqu’à la fin du mois exerce-t-elle un libre arbitre serein, ou bien répond-elle à un système de prix, de salaires et de loyers qui rend la stabilité presque impossible sans endettement ?

Nos décisions sont bien réelles. Elles existent. Nous les assumons. Mais elles se prennent dans un couloir étroit, tracé par l’histoire, l’économie, les rapports de classe et de race. A-t-il vraiment le choix de son avenir professionnel, lorsque certains réseaux, certaines écoles, certains postes de décision restent largement fermés, ou accessibles au prix d’une conformité totale à des codes qui ne sont pas les siens. A-t-il vraiment le choix de son lieu de vie, lorsque les littoraux se couvrent de résidences secondaires et de villas de luxe, lorsque la terre se vend comme un produit financier. A-t-il vraiment le choix de son comportement politique, lorsqu’on lui propose régulièrement d’« aller voter » dans un cadre institutionnel qu’il n’a jamais dessiné. A-t-il vraiment le choix de son imaginaire, lorsqu’il consomme des récits, des images, des standards de réussite importés, qui ne le montrent que comme figurant, comme sportif, comme comique, mais rarement comme sujet politique de plein droit.

Le mythe du « tu as toujours le choix »

Dans un monde qui aime les slogans, le discours du « tu as toujours le choix » fonctionne très bien. Il permet de déplacer la responsabilité des structures vers l’individu. Si tu n’y arrives pas, c’est que tu n’as pas assez voulu. Si tu es pauvre, c’est que tu n’as pas fait les bons choix. Si tu n’as pas de maison, c’est que tu n’as pas su « t’organiser ».

Cette logique convient parfaitement à un système qui ne veut surtout pas se remettre en question. Elle produit de la culpabilité au lieu de produire de la conscience. Elle évite de poser les vraies questions. Pourquoi les salaires sont-ils si bas ? Pourquoi la terre est-elle si chère ? Pourquoi les possibilités d’ascension sociale sont-elles si limitées ? Pourquoi les récits dominants ne parlent-ils presque jamais de nous avec vérité ? Tant que nous acceptons cette idée naïve d’un libre arbitre isolé, détaché de l’histoire et de l’économie, nous restons dans un rêve confortable. Un rêve qui arrange ceux qui profitent du système, et qui maintient ceux qui le subissent dans un mélange de honte et de résignation.

Pour une autre idée du libre arbitre

Faut-il conclure que l’homme noir martiniquais n’a aucun choix, que tout est déjà joué, que la liberté n’existe pas ? Non. Ce serait trahir notre propre histoire de résistance, nos grèves, nos révoltes, nos combats, nos créations. La question n’est pas de savoir si la liberté existe en général. La question est de savoir quelles conditions il faut réunir pour que la liberté devienne plus qu’un slogan, plus qu’une illusion utile au système.

Il n’y a pas de véritable choix pour l’homme noir martiniquais sans réappropriation de notre histoire. Tant que nous ne connaissons pas nos luttes, nos penseurs, nos martyrs, nos victoires, nous choisissons avec la mémoire des autres. Reprendre notre histoire, c’est élargir le champ du possible. Il n’y a pas de véritable choix sans réappropriation de notre espace. Tant que nous ne contrôlons pas vraiment notre territoire, la terre, le littoral, les centres urbains, nous faisons des choix de vie dans un espace déjà aménagé pour d’autres intérêts que les nôtres. Il n’y a pas de véritable choix sans réappropriation de notre avenir. Tant que l’avenir se décide ailleurs, dans d’autres ministères, dans d’autres conseils d’administration, nos choix individuels restent fragiles. Nous pouvons bien « réussir » personnellement, mais sans projet collectif, sans horizon commun, nos libertés se changent en trajectoires isolées, vulnérables, facilement récupérables.

La liberté devient alors un chantier. Elle n’est plus un état magique que l’on posséderait ou non, mais un travail politique, culturel et spirituel. Elle demande de la mémoire, de l’organisation, des lieux de pensée, des espaces de parole, des gestes de désobéissance parfois.


Pour l’homme noir martiniquais, le défi est là. Ne plus dormir dans le rêve des autres. Ne plus confondre la liberté avec le droit de cocher une case ou de signer un crédit. Ne plus accepter que la responsabilité individuelle serve de rideau à l’injustice structurelle.

Réapprendre notre histoire, reprendre la main sur notre espace, redessiner notre avenir. C’est à ce prix que le libre arbitre sortira enfin de l’illusion pour devenir une force réelle. Non pas une petite flamme solitaire dans un monde hostile, mais un brasier collectif, lucide, exigeant, qui éclaire nos choix et élargit notre horizon.

Voilà peut-être le vrai choix qui nous est proposé aujourd’hui. Non pas choisir entre deux options écrites d’avance, mais choisir de reprendre la plume, la carte et le calendrier, pour écrire nous-mêmes la suite.

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Arnaud Ransay, Reflets du Sud


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