Reflets du Sud

Histoire, société et mémoires martiniquaises


Manifeste pour Michel Zecler, pour nos vies qui comptent

Michel Zecler, violences policières et racisme systémique

Il y a des scènes que l’on voudrait ranger dans la catégorie des « faits divers », pour dormir tranquille. Des scènes qu’on voudrait oublier vite, parce qu’elles trouent la conscience et salissent le vernis. Mais elles reviennent, toujours, comme reviennent les mêmes gestes, les mêmes justifications, les mêmes phrases écrites au calme après la violence, comme si le papier pouvait recouvrir le corps.


Michel Zecler n’est pas mort. Et c’est précisément cela qui brûle. Parce qu’il aurait pu mourir. Parce que l’histoire récente nous a appris que, dans certains corps, la frontière entre « interpellation » et « enterrement » tient parfois à une poignée de secondes, à un regard, à un réflexe, à une porte refermée, à un autre citoyen qui filme, à un hasard qui n’a rien d’innocent. Le 21 novembre 2020, à Paris, un producteur de musique noir est violemment agressé par des policiers. Et pendant qu’on discute procédures, la question centrale reste plantée dans nos gorges comme une écharde : pourquoi, encore, faut-il que l’on prouve l’évidence.

Rodney King n’était pas mort non plus. Lui aussi a survécu, suffisamment pour porter sur son corps la preuve et sur sa vie la charge. Le 3 mars 1991, à Los Angeles, il est violemment passé à tabac. La vidéo devient un choc mondial. Puis vient le verdict : acquittement, et l’embrasement, comme si la ville avait crié ce que le tribunal venait de nier. Mais la cicatrice ne retient pas les subtilités juridiques. Elle retient le mécanisme : la violence, puis l’innocence proclamée, puis la colère, puis la promesse de réforme, puis le retour du même.

Nous ne voulons pas d’une contrition éternelle. Nous ne demandons pas que l’on se frappe la poitrine pour l’histoire, ni que l’on transforme chaque policier en coupable par essence. Nous demandons une justice plus réelle, plus constante, plus courageuse. Une justice qui comprenne que le poids de l’histoire n’est pas un discours d’université, c’est une masse que chaque Noir porte dans la rue, dans le métro, dans le hall d’un immeuble, dans une voiture arrêtée « au hasard », dans un contrôle qui commence par une suspicion et se termine trop souvent par une humiliation.

Car il existe un soupçon automatique. Il existe une lecture du corps noir comme potentiel danger. Une fatigue d’être vu comme une menace avant même d’être vu comme un homme. Et c’est là que la négrophobie cesse d’être une opinion, ou une injure isolée. Elle devient une construction sociale, un logiciel ancien qui tourne encore, qui fait que certains gestes paraissent « normaux », certains coups « compréhensibles », certaines morts « tragiques mais… », comme si le « mais » était une seconde mise à mort.

Alors j’écris. J’écris pour que Michel Zecler ne soit pas seulement « un dossier » mais un nom qui oblige. J’écris pour Rodney King, pour cette vidéo qui fut une première onde, un premier tremblement, et pour cette leçon terrible : même filmée, la douleur peut être contestée, même visible, l’injustice peut être blanchie.

J’écris aussi pour la litanie. Celle que l’on récite sans pouvoir la finir. Je dis : George Floyd. Je dis : Breonna Taylor. Je dis : Adama Traoré. Je dis : Amadou Diallo. Je dis : Eric Garner. Je dis : Philando Castile. Je dis : tant d’autres. Et, derrière eux, des familles entières condamnées à devenir expertes en procédures, en autopsies, en contre-expertises, en délais, en appels, comme si aimer un Noir impliquait d’apprendre le langage du deuil administratif.


Nous voulons que la vérité ne dépende pas d’une caméra. Nous voulons que la parole des victimes ne commence pas toujours par être suspecte. Nous voulons que l’écriture policière ne serve pas de refuge au mensonge. Nous voulons que la discipline ne soit pas un tiroir fermé, et que les manquements établis aient des conséquences réelles. Nous voulons des contrôles indépendants, une traçabilité, une transparence, non pas pour humilier une institution, mais pour la rendre digne de sa mission. Nous voulons que le maintien de l’ordre n’ait jamais pour sous-texte : « certains corps comptent moins ».

Et surtout, nous voulons briser la prophétie. Celle qui dit : « Ça recommencera. » Celle qui, depuis des décennies et bien avant elles, depuis les colonies, depuis les plantations, depuis les codes, depuis les hiérarchies fabriquées, répète que le Noir doit prouver qu’il est humain, qu’il est calme, qu’il est innocent, qu’il est « non menaçant ». Non. L’humanité n’est pas un examen. Elle ne se mérite pas. Elle se reconnaît.

Michel Zecler doit pouvoir se reconstruire sans porter seul la charge de ce qu’on lui a fait. Il doit pouvoir devenir symbole, oui, mais un symbole vivant, debout, et non une figure sacrifiée pour réveiller les consciences. Parce qu’on ne devrait pas avoir besoin d’un mort pour changer. Parce qu’on ne devrait pas avoir besoin d’un martyr pour écouter.

Que ce texte soit une pierre dans la chaussure du déni. Qu’il empêche la marche tranquille de ceux qui s’habituent. Qu’il rappelle, sans haine et sans naïveté, que la justice n’est pas une faveur. C’est une dette envers le réel.

Plus jamais la peur ne sera une excuse. Plus jamais l’habitude ne sera une défense. Plus jamais l’indifférence ne sera un verdict.

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Arnaud Ransay, Reflets du Sud



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