Le Sud est à l’arrêt depuis le 9 juillet. Qui va chercher les Martiniquais ? Les taxicos. Ceux-là mêmes qu’on a fait disparaître.
Pendant un siècle, ce pays s’est déplacé sur un modèle qu’il avait inventé. Le premier taxi-pays s’élance en 1926, un camion redessiné en autobus. On ne montait pas à un arrêt, on montait là où le chauffeur s’arrêtait. La ligne n’était pas une équation de rentabilité, c’était une relation. Nos communes, nos embauches, nos marchés se sont organisés là-dessus. On ne fraude pas un homme qu’on connaît.
Soyons honnêtes : ce n’était pas un âge d’or. On ne partait que le véhicule plein, le dernier départ tombait vers 17h30, et le week-end il n’y avait presque rien. Et ce modèle est né d’un manque : on a tracé les routes de ce pays pour faire circuler les marchandises entre le port et les campagnes, jamais pour faire circuler un peuple. Le taxico, c’est la réponse que les nôtres ont bricolée à une île pensée sans eux.
Puis on a plaqué autre chose. Bus modernes, billet cassé à 2,10 €, chauffeurs invités à rendre leur activité contre 80 000 € de compensation. Bilan 2026 : dix millions d’euros de recettes pour des coûts vingt fois supérieurs, plus de 50 millions d’impayés, des pompes à carburant vides.
Maintenant, allons au fond : à qui profite la panne ?
Chaque bus qui ne passe pas fabrique un automobiliste. Donc un dossier de crédit, une assurance, un plein toutes les semaines, une révision par an. La part de la voiture progresse depuis 2012, exactement au détriment des transports en commun. En 2025, près de 14 700 véhicules neufs se sont vendus ici, et quatre groupes concentraient déjà 93 % de ce marché en 2024. Que personne ne se méprenne : nul n’a organisé cette panne dans un bureau. Mais une panne a toujours des gagnants, et ceux-là ne prennent pas le bus. Le déficit, lui, reste public. La rente est privée.
Et qui paie ? L’élève sans ramassage. L’agent d’entretien qui embauche à six heures. L’ancien sans permis. L’Insee le dit sans détour : ceux qui dépendent encore du bus sont les jeunes, les familles monoparentales, ceux que le budget contraint. 87 % des actifs prennent leur voiture. Les autres n’ont pas choisi.
Le système qui devait moderniser a fabriqué la panne. Le système qu’il a effacé fait aujourd’hui le travail à sa place, sans convention et sans salaire.
Non, on ne remonte pas le temps. Personne ne réclame les bombes de 1956. Mais avant de recopier une fois de plus un modèle venu d’ailleurs, il faudra répondre à la question que nous n’avons jamais posée : et si nous partions de ce que nous savons déjà faire ?
Sources essentielles en ligne
- Le Bouclier Qualité Prix « automobile »
- Équipement automobile des ménages en Martinique — recensement 2023
La liste documentaire complète, y compris les ouvrages et archives consultés hors ligne, figure dans la Bibliothèque de Reflets du Sud.
