REFLETS DU SUD

Histoire, société et mémoires martiniquaises

Le chiffre n’est pas nouveau. Son heure l’est.

« 1 milliard, pourquoi maintenant ? » Registre comptable ouvert, horloge à minuit et feuillet de calendrier du 15 septembre, sur la dette de la Collectivité territoriale de Martinique

La dette de la CTM était publique. Ce qui vient d’arriver, c’est sa date de sortie.

Arnaud Ransay · Brève · Analyse · Publié le 17 septembre 2026


Depuis lundi, un chiffre tourne : un milliard. On le dit révélé, découvert, accablant. Il n’est rien de tout cela. Il était dans les budgets, dans les comptes administratifs, dans les débats de l’Assemblée. Nous l’avons écrit le 4 août, en répondant à une fable sur la gestion de la CTM, six semaines avant que la presse ne s’en saisisse. Personne ne l’a repris. Il n’intéressait pas.

Commençons par la précision, puisque c’est notre métier. Il ne s’agit pas d’un déficit d’un milliard d’euros : il s’agit d’un encours de dette de 977 millions à la fin de 2025, contre 744 millions en 2021, qui pourrait franchir le milliard cette année. Un déficit se creuse en un an, une dette s’accumule sur vingt. Confondre les deux, c’est effacer la durée pendant laquelle elle s’est constituée, et donc effacer tous ceux qui l’ont vue grossir sans rien dire.

Disons ensuite ce que le rapport reproche, sans l’adoucir. Un autofinancement insuffisant. Des délais de paiement passés de 65 jours en 2021 à 131 jours, quand la loi en prévoit trente, ce qui signifie des entreprises martiniquaises qui attendent quatre mois leur argent. Des recommandations du précédent contrôle restées sans effet. Une qualité comptable en cause, c’est-à-dire la manière même de présenter les chiffres. Rien là-dedans ne se plaide. La collectivité a d’ailleurs ramené son autorisation d’emprunt de 165 à 109,8 millions et réduit ses investissements : elle a compris avant nous.

Reste que ce document a un calendrier écrit dans la loi. Un rapport d’observations définitives est confidentiel jusqu’à son passage devant l’assemblée délibérante, et ne devient communicable qu’à partir de cette séance. Celui-ci a été transmis à l’exécutif début août, il doit être débattu le 24 septembre, et il est paru dans la presse le 15. Le journal qui le publie ne doit rien à personne. Mais il l’a reçu de quelqu’un qui le détenait, et ce quelqu’un a choisi un moment.

Pourquoi ce moment, plutôt qu’à 744 millions en 2021 ? Parce qu’en 2021 le chiffre ne servait à rien. Depuis le 1er juillet, il sert. Un accord-cadre publié au Journal officiel a ouvert des discussions sur un pouvoir normatif et une autonomie fiscale progressive, et depuis ce jour deux camps s’affrontent sur une seule question : les Martiniquais sont-ils capables de décider chez eux. Une dette d’un milliard n’entre pas dans ce débat comme une donnée comptable. Elle y entre comme une réponse.

Nous refusons donc les deux usages que l’on fera de ce rapport. Celui qui dira que la chambre exagère et que tout se tient. Et celui, bien plus efficace, qui dira que ce milliard prouve notre incapacité à nous gouverner. Le premier nous mentira. Le second nous condamnera sans nous juger, en se servant de nos comptes pour trancher une question qui n’est pas comptable. Nous avons déjà écrit que l’autonomie commençait par la capacité à répondre des compétences que nous détenons déjà. Nous le maintenons, et c’est précisément pourquoi le calendrier nous intéresse.

Une responsabilité s’établit devant une assemblée, un débat et des électeurs. Pas par un document qui paraît la veille du débat qu’il devait nourrir.


Note de méthode

Cette brève ne repose pas sur une lecture directe du rapport d’observations définitives, non encore publié à la date de parution de ce texte. Les chiffres cités (encours de dette de 744,4 millions d’euros en 2021 et 977,1 millions en 2025, délais de paiement de 65 puis 131 jours, autorisation d’emprunt ramenée de 165 à 109,8 millions) proviennent des comptes rendus de presse listés ci-dessous, qui ont eu le document entre les mains. La chronologie retenue (transmission du rapport définitif à l’exécutif début août, parution dans la presse le 15 septembre, inscription à l’ordre du jour de l’Assemblée de Martinique le 24 septembre) est reconstituée à partir de ces mêmes comptes rendus. Nous ne nommons pas d’origine à la transmission du document et n’en formulons aucune hypothèse : nous constatons un écart de dates. L’antériorité revendiquée au premier paragraphe est vérifiable dans nos propres archives, à la date du 4 août 2026.

Sources

Rapport et chiffres

Réponse de la collectivité

Cadre juridique

  • Code des juridictions financières, article L. 243-6 : communication du rapport d’observations définitives à l’assemblée délibérante dès sa plus proche réunion, inscription à l’ordre du jour, débat, puis publication, au plus tard dans un délai de deux mois suivant sa communication à l’exécutif.
  • Code des juridictions financières, article R. 243-14 : le rapport devient publiable et communicable à toute personne qui en fait la demande à compter de cette réunion.

Contexte institutionnel


Pour aller plus loin

Visuel de la brève « Ici, il n'y a pas d'hiver »

Ici, il n’y a pas d’hiver
Là où nous avons écrit, le 4 août, ce que le rapport dit aujourd’hui.

Visuel de la brève sur les dix ans de la Collectivité territoriale de Martinique

Défendre le pouvoir martiniquais, et lui demander des comptes
Pourquoi l’autonomie commence par la responsabilité des compétences déjà détenues.

Le transport martiniquais fonctionne comme il a été construit

Le transport martiniquais fonctionne comme il a été construit
Un déficit d’exploitation affiché à 1,7 million, établi à 33,2 millions une fois les reports corrigés.

Ne manquez pas le prochain texte

Analyses sourcées sur l’histoire, la société et les politiques publiques de la Martinique. Sans subvention, sans concession éditoriale.

Ou recevez chaque parution par e-mail :



En savoir plus sur Reflets du Sud

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture