Reflets du Sud

Histoire, société et mémoires martiniquaises


Quand une mémoire en cache une autre

La traite arabo-musulmane, l’esclavage atlantique et la bataille des responsabilités

Il est une phrase que je n’ai pas entendue dans mon enfance, et que j’entends aujourd’hui partout. Enfant, en Martinique, on me parlait de l’esclavage comme d’une plaie atlantique : les bateaux, la canne, le fouet, le Code noir, l’abolition arrachée bien plus que reçue. La traite des mondes musulmans, ses caravanes transsahariennes, ses comptoirs de la mer Rouge, ses cités marchandes de l’océan Indien, n’occupait presque aucune place dans ce que l’école, la famille ou la rue nous transmettaient. Elle existait pourtant, depuis des siècles, vaste et ancienne. Mais elle demeurait, pour nous, une histoire lointaine, périphérique, presque muette.

Puis quelque chose s’est déplacé. Depuis quelques années, cette histoire revient. Elle revient dans les conversations, dans les fils de commentaires, dans les tribunes. Et elle revient, presque toujours, au même instant précis : lorsqu’il est question de réparations, de responsabilité occidentale, de mémoire caribéenne. Qu’un descendant d’esclaves élève la voix pour réclamer justice, et la réplique fuse, désormais rituelle : « Et la traite arabo-musulmane ? Et les royaumes africains complices ? Et tous les autres esclavages ? » Prise isolément, la question est légitime, et même nécessaire. C’est sa régularité qui intrigue. Car elle ne surgit ni dans les colloques d’histoire médiévale ni dans les débats sur l’Empire ottoman ; elle surgit là, exactement là, au seuil de la demande de réparation, comme une objection que l’on aurait tenue en réserve pour ce seul usage.

C’est de cette coïncidence que part cet article. Non d’une certitude, mais d’un soupçon : et si une vérité historique bien réelle était en train de se muer en instrument ?

Posons donc la méthode avant l’argument, car le terrain est miné et les malentendus y lèvent vite. Ce texte ne cherche pas à minimiser la traite dans les mondes musulmans. Elle fut massive, plurielle, étalée sur plus d’un millénaire, et elle a trop longtemps été sous-enseignée : il faut l’étudier davantage, mieux, et sans la moindre complaisance. Une convention de vocabulaire s’impose d’ailleurs ici, et elle vaudra pour tout le texte : j’écrirai « traite arabo-musulmane » quand je citerai le débat public, puisque c’est sous ce nom que l’objection circule, et « traites orientales » comme terme synthétique pour désigner des réalités plurielles, routes transsahariennes, méditerranéennes, ottomanes, de la mer Rouge et de l’océan Indien, qu’aucune étiquette unique, on le verra, ne résume. Que l’on m’entende dès cette première page : je ne plaide pour aucun silence, je ne réclame aucun tabou, je ne demande pas que l’on referme une histoire que je voudrais, au rebours, voir pleinement ouverte. Le problème n’a jamais été que cette mémoire revienne ; il commence à l’usage que certains en font.

Mais reconnaître une mémoire n’autorise à en confisquer aucune autre, et le piège, ici, se referme des deux côtés. De même que je refuse que l’on étouffe la traite orientale, je refuse que l’on la brandisse en réquisitoire contre le monde arabe ou musulman, comme si le rappel d’un crime devait servir à flétrir tout un héritage de civilisation. Le sujet de cet article n’est donc ni la traite arabo-musulmane en elle-même, ni la traite atlantique en elle-même : c’est l’usage politique que l’on fait de l’une pour désarmer la demande de justice née de l’autre. Un seul mot nomme cet usage, et il commandera tout ce qui suit : instrumentalisation.

Car il vient un moment où le rappel d’une histoire cesse d’éclairer le passé pour voiler le présent ; un moment où la mémoire, convoquée non pour savoir mais pour détourner, se met à fonctionner comme un écran. C’est ce moment que les pages qui suivent voudraient saisir, et nommer.

Une histoire réelle, longtemps sous-éclairée

Commençons par rendre à cette histoire ce qui lui revient, sans réticence ni arrière-pensée, parce que c’est la condition même de la probité qui devra suivre. Il a existé, dans les mondes façonnés par l’islam, une traite et des esclavages d’une ampleur considérable, dont la durée défie l’entendement : du VIIe siècle, lorsque les conquêtes ouvrent de vastes espaces marchands, jusqu’au XXe siècle, puisque l’Arabie Saoudite n’abolit officiellement la servitude qu’en 1962 et la Mauritanie qu’en 1981. Plus de mille trois cents ans, donc, sur une géographie immense qui court des rives du Sahara aux ports de la mer Rouge, des cités swahilies de la côte est-africaine aux marchés du Maghreb, de l’Empire ottoman à la péninsule arabique, en passant par cet océan Indien que l’historiographie a si longtemps tenu pour une zone d’ombre.

Encore faut-il, pour être juste, se garder du mot trompeur qui aplatit toute cette diversité sous une étiquette unique. C’est l’avertissement le plus précieux de M’hamed Oualdi, dont l’ouvrage L’Esclavage dans les mondes musulmans. Des premières traites aux traumatismes, paru aux Éditions Amsterdam en 2024, s’emploie précisément à tordre le cou aux clichés : parler d’une seule « traite islamique », homogène et continue, c’est écraser des réalités profondément hétérogènes, qui varient selon les siècles, les empires et les fonctions assignées aux captifs. L’esclavage y fut tour à tour, et souvent simultanément, domestique, concubinaire, administratif, militaire, et parfois agricole. Certains captifs servaient dans les maisonnées, d’autres au palais, d’autres encore comme soldats d’élite arrachés à l’enfance, à l’image de ces mamelouks qui finirent par régner sur l’Égypte et la Syrie pendant près de trois siècles, jusqu’en 1517. La servitude pouvait donc, dans certains cas, ouvrir des trajectoires de pouvoir, configuration qui n’a aucun équivalent dans le système de plantation des Amériques, et qu’il serait malhonnête de passer sous silence.

Faut-il en conclure que cette traite fut douce ? Ce serait une autre forme de mensonge. La grande révolte des Zanj, qui embrase la basse Mésopotamie entre 869 et 883, rappelle qu’il exista bien, dans le bas Irak, une exploitation servile de masse, où des captifs venus d’Afrique orientale furent jetés par milliers à l’assèchement des marais salants, dans des conditions assez atroces pour nourrir l’une des plus longues insurrections d’esclaves de l’histoire. Plus tard, au XIXe siècle, les plantations de girofle de Zanzibar, sous le sultanat omanais, reposèrent elles aussi sur un travail forcé d’une grande dureté. Entre la maisonnée de Bagdad, l’armée du Caire, le palais d’Istanbul et la plantation de Zanzibar, il n’y a pas une condition mais des conditions, pas une traite mais des traites, et c’est cette pluralité même qu’il faut tenir fermement, car elle sera, on le verra, la première victime de ceux qui voudront faire de cette histoire une arme.

Reste un fait que je ne contournerai pas, parce qu’il fonde en partie le malaise dont cet article est né : cette histoire, dans la mémoire publique française comme dans nos écoles antillaises, fut longtemps sous-éclairée. Les travaux savants existaient, ceux d’Ehud Toledano sur l’Empire ottoman, de William Gervase Clarence-Smith sur les débats abolitionnistes internes à l’islam, de Gwyn Campbell sur l’océan Indien, mais ils ne descendaient guère jusqu’à l’enseignement commun. Reconnaître cet angle mort n’est pas une concession faite à l’adversaire ; c’est une exigence de vérité. Le différend ne porte pas sur l’existence de cette histoire, qui est massive et incontestable. Il commence ailleurs, à l’instant précis où l’on prétend la chiffrer pour la mettre en concurrence.

La querelle des chiffres, ou le refus du classement

Voici le terrain le plus piégé de tout le débat, celui où la rigueur se sépare de la propagande, et il faut y entrer les yeux ouverts. Dès que l’on cherche à comparer frontalement l’ampleur de la traite orientale et celle de la traite atlantique, on se heurte à une asymétrie qui n’est pas idéologique mais documentaire. La traite transatlantique a laissé des archives d’une précision presque comptable : registres portuaires, livres de bord, manifestes de cargaison, dont le dépouillement systématique alimente aujourd’hui la base de données Slave Voyages, qui recense plus de trente-six mille expéditions négrières documentées entre 1514 et 1866. La traite dans les mondes musulmans, elle, s’est déployée sur treize siècles sans système de recensement comparable, et l’historien doit la reconstituer à partir de sources narratives, de récits de voyageurs, d’inventaires fragmentaires. Les deux histoires ne sont pas inégalement graves ; elles sont inégalement archivées.

De là vient l’écart vertigineux des estimations, qu’il faut donner honnêtement plutôt que de le dissimuler. Le chiffre le plus souvent brandi, environ dix-sept millions de personnes pour l’ensemble des traites orientales et transsahariennes, provient des travaux de Ralph Austen. Mais il faut aussitôt préciser ce que ses promoteurs taisent presque toujours : Olivier Pétré-Grenouilleau lui-même, qui n’a rien d’un minimisateur, reconnaissait en janvier 2005 que cette estimation est affectée d’une marge d’erreur de l’ordre de vingt-cinq pour cent, et l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch la tient pour largement hypothétique. D’autres spécialistes avancent des fourchettes sensiblement plus basses : Paul Lovejoy estime le total à huit ou douze millions, Patrick Manning à dix ou quatorze millions, Luiz Felipe de Alencastro à environ huit millions de personnes enlevées entre le VIIIe et le XIXe siècle. Quand les chiffres oscillent du simple au double selon les auteurs, et qu’ils s’étalent sur une durée trois fois supérieure à celle de la traite atlantique, prétendre les superposer pour décider laquelle fut « pire » n’est plus de l’histoire : c’est de l’arithmétique militante.

Car telle est la véritable question, et elle n’est pas de nombre mais de méthode. Que voudrait dire « gagner » cette comparaison ? Additionner des morts sur treize siècles pour les opposer à des morts comptés sur quatre, c’est confondre le volume et l’intensité, ignorer les structures démographiques, oublier que la donnée elle-même n’a pas la même fiabilité d’un côté et de l’autre. Surtout, c’est accepter le présupposé le plus pervers de tout le débat : l’idée qu’il existerait un palmarès de la souffrance, et qu’au sommet de ce classement macabre se trouverait la seule douleur digne de réparation. Je refuse ce présupposé, et je le refuse ici, une fois pour toutes, afin de n’avoir pas à y revenir. L’incertitude des chiffres orientaux n’est pas une faiblesse que l’on cacherait par gêne ; c’est un fait épistémologique que l’on énonce par honnêteté. Et la dignité des victimes ne se mesure pas au tableur. Une fois cela posé, la centralité particulière de la traite atlantique peut être affirmée sans qu’on la confonde avec une prétendue supériorité dans l’ordre de l’horreur.

La singularité atlantique n’est pas une supériorité

Si la traite atlantique occupe, dans les Caraïbes et les Amériques, une place qui n’appartient qu’à elle, ce n’est donc pas parce qu’elle aurait remporté le concours des chiffres, que je viens de récuser, mais parce qu’elle possède une singularité de structure que les autres traites n’ont pas eue. Cette singularité tient en un mot : elle fut le moteur d’un système. Les douze millions et demi d’Africains embarqués selon les estimations de Slave Voyages, dont environ dix millions sept cent mille débarquèrent vivants dans les Amériques après que plus d’un million huit cent mille eurent péri durant la traversée, ne furent pas dispersés dans des maisonnées ou des armées : ils furent jetés dans la machine de la plantation, articulée au capitalisme marchand naissant, adossée à une racialisation juridique inédite qui fit de la couleur le critère même de la servitude.

C’est cette articulation qui change tout, et elle laisse des traces que l’on peut nommer. La traite atlantique a produit du droit : le Code noir, promulgué en 1685, codifiait l’être humain en bien meuble, et il fallut attendre le 28 mai 2026 pour que l’Assemblée nationale en vote enfin, à l’unanimité, l’abrogation formelle, désormais soumise à l’examen du Sénat. Elle a produit des fortunes : ports, compagnies de commerce, maisons d’armement, banques, familles, dont les patrimoines sont, pour partie, encore identifiables. Et elle a produit, au moment même de l’abolition, le plus éloquent des aveux. Lorsque la France met fin à l’esclavage en 1848, après une première abolition de 1794 qu’elle avait reniée, une indemnité fut votée, non pour les affranchis qui n’avaient rien, mais pour leurs anciens maîtres que l’on dédommageait de la perte de leur cheptel humain. Le Royaume-Uni avait fait de même en 1833, indemnisant ses planteurs à hauteur de vingt millions de livres, somme si colossale qu’une partie de la dette contractée pour la financer, absorbée au fil du temps dans des emprunts publics consolidés, ne fut définitivement rachetée par le Trésor britannique qu’en 2015. La jeune Haïti, elle, dut payer à la France, à partir de l’ordonnance de 1825 signifiée sous la menace d’une escadre, une rançon de cent cinquante millions de francs-or destinée à indemniser les anciens colons, ramenée à quatre-vingt-dix millions en 1838, pour prix de sa propre liberté reconnue. Voilà ce que la mémoire atlantique porte en elle : non un nombre, mais une chaîne de responsabilités documentées, des institutions précises qui ont tiré profit d’un crime précis dont les effets se transmettent encore.

C’est précisément ce qui rend la demande de réparation atlantique politiquement et juridiquement saisissable, là où la traite orientale, plus ancienne, plus diffuse, dépourvue d’États successeurs aussi clairement identifiés, l’est beaucoup moins. Le descendant d’esclaves qui réclame justice aujourd’hui ne prétend pas que nul autre crime n’a jamais été commis ailleurs. Il constate qu’ici, dans des territoires souvent restés arrimés à leurs anciennes métropoles, lui vivant, héritier visible d’une histoire qui le constitue, fait face à des héritiers tout aussi réels de ceux qui ont profité. Et lorsque ce descendant se tient en Martinique, là où la terre, le capital et les hiérarchies sociales conservent l’empreinte exacte de la société de plantation, la demande cesse d’être abstraite : elle devient la parole d’un sujet politique qui refuse plus longtemps l’invisibilité. C’est cette parole, cette montée d’une subjectivité qui réclame d’être enfin comptée parmi les vivants et non plus seulement pleurée parmi les morts, que le contre-récit oriental vient, opportunément, recouvrir.

Le moment du retour

Reste à préciser ce que j’entends, et surtout ce que je n’entends pas. Je ne prétends nullement que tout intérêt pour la traite orientale serait suspect : l’ouvrage d’Oualdi, rigoureux et nuancé, prouve le contraire, et bien des curiosités qui se tournent vers cette histoire sont parfaitement sincères, animées par le seul désir de savoir. Mon objet n’est pas une intention, que je ne saurais sonder, mais une fonction, que l’on peut observer. Il existe un usage précis de cette histoire, reconnaissable à ce qu’il produit : non l’ouverture d’un chapitre supplémentaire, mais la fermeture d’un dossier ouvert. Et cet usage, lui, a un calendrier.

Que l’on suive la chronologie, non pour y lire une conspiration, mais pour y repérer une récurrence. En 1998, l’appel lancé à la Sorbonne par Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau et Wole Soyinka, suivi le 23 mai d’une marche silencieuse de plusieurs dizaines de milliers de descendants d’esclaves dans les rues de Paris, place la reconnaissance du crime à l’agenda national. En 2001, la loi Taubira fait de la France le premier pays au monde à qualifier la traite et l’esclavage de crime contre l’humanité, et la conférence de Durban inscrit cette qualification dans le débat international. C’est alors, et non avant, que la comparaison des traites s’installe bruyamment dans l’espace public : Olivier Pétré-Grenouilleau publie en 2004 Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, puis se trouve, en 2005, au cœur d’une retentissante affaire judiciaire qui cristallise pour des années la querelle des lois mémorielles. En 2008 paraît Le Génocide voilé de Tidiane N’Diaye, dont le titre seul, en postulant un tabou, annonce déjà toute une stratégie. En 2013 et 2014, la création de la commission des réparations de la CARICOM puis l’adoption de son plan en dix points relancent la demande caribéenne avec une force nouvelle. Et en 2026, lorsque l’Assemblée générale des Nations unies adopte le 25 mars une résolution reconnaissant la traite et l’esclavage des Africains comme le crime le plus grave contre l’humanité, et que se tient en juin la conférence d’Accra sur la justice réparatrice, le vieux contre-argument resurgit aussitôt, intact, dans les tribunes et les chancelleries.

Ce qui frappe n’est donc pas que l’on s’intéresse à la traite orientale, mais que son invocation polémique se réveille avec une fidélité de métronome chaque fois que la demande atlantique progresse, et qu’elle s’endorme aussitôt que le débat retombe. On peut discuter cette régularité, non l’effet qu’elle vise. Reste à démonter le mécanisme lui-même, à en exposer les rouages, car c’est en le nommant qu’on le désarme.

Anatomie d’une diversion

La diversion mémorielle n’est pas une opinion ; c’est un procédé, et même un assemblage de procédés que l’on peut isoler un à un. Le premier est le déplacement de responsabilité. Sommé de répondre de ce qu’ont fait la France, la Grande-Bretagne, le Portugal, l’Espagne ou les Provinces-Unies, l’interlocuteur ne répond pas : il déplace le regard vers « les Arabes », « les musulmans », « les royaumes africains complices », comme si désigner d’autres coupables suffisait à dissoudre sa propre dette. Le deuxième procédé est la compétition des souffrances, cette pente qui transforme l’histoire en concours et qui cherche toujours à établir que l’autre traite fut plus longue, plus ancienne ou plus cruelle, ainsi que je l’ai déjà récusé. Le quatrième, enfin, est la disqualification politique, qui présente la demande de réparation comme un caprice communautaire ou anti-occidental, afin de n’avoir pas à examiner ce qu’elle réclame vraiment.

Mais c’est le troisième procédé qu’il faut ausculter avec le plus de soin, car il se dissimule derrière une vérité, et c’est ce qui le rend efficace. On l’appellera la dilution morale. Elle part d’un fait que je tiens à reconnaître sans détour, parce que le nier serait précisément tomber dans le piège symétrique que je dénonce : oui, des sociétés africaines ont participé à la traite atlantique. Des royaumes comme le Dahomey ou l’empire ashanti ont capturé, razzié et vendu des captifs aux négriers européens postés sur les côtes ; la traite fut, pour une part, un commerce à intermédiaires, et l’Europe n’aurait pu déporter douze millions d’êtres humains sans des relais africains. Ce fait est établi, il appartient à l’histoire, et l’esquiver n’honorerait personne. Le sophisme ne réside donc pas dans l’énoncé du fait, mais dans l’inférence que l’on en tire : si tout le monde a participé, alors plus personne ne serait responsable. Or la pluralité des coupables n’a jamais innocenté aucun d’entre eux, et la responsabilité d’un intermédiaire n’efface pas celle du commanditaire, pas plus qu’un receleur n’absout le voleur. Reconnaître la part africaine ne dilue en rien la responsabilité européenne ; elle la complète. Ce que la diversion accomplit, c’est le saut illégitime du fait partagé à l’irresponsabilité générale.

Que l’on ne croie pas ces mécanismes confinés aux marges anonymes des réseaux sociaux. Ils s’énoncent, à visage découvert, sous la plume d’universitaires et de chercheurs installés, au cœur même du débat sur les réparations, et l’on peut désormais les dater pièce par pièce. Le 12 mars 2026, avant même le vote onusien, l’historien d’Oxford Lawrence Goldman, rédacteur en chef de History Reclaimed, réseau fondé pour combattre les relectures critiques de l’empire britannique, publie dans le Daily Telegraph une tribune contre le projet de saisine de la Cour internationale de justice porté par les États africains ; il s’y étonne que nul ne mentionne la traite arabe, qui aurait emporté selon lui dix-sept millions d’Africains contre douze millions pour l’Atlantique. On reconnaît le chiffre : c’est l’estimation haute d’Austen, avancée cette fois sans sa marge d’erreur, comme une donnée établie. Le 10 avril, dans un forum du Council on Geostrategy consacré à l’abstention britannique, Goldman déploie le reste de l’argumentaire : la traite ne constituait pas un crime à l’époque où la Grande-Bretagne la pratiquait, la résolution des Nations unies tait la traite arabe qui aurait vendu davantage d’Africains encore, elle tait la capture des captifs par d’autres Africains, et il en tire la question qui trahit toute la manœuvre : pourquoi la motion ne réclame-t-elle pas réparation aux nations arabes et africaines ? Dans le même forum, le chercheur Martin Plaut complète le dispositif : la traite atlantique ne représenterait que vingt à vingt-cinq pour cent de l’esclavage africain historique, la traite liée au monde arabe fut au moins aussi vaste, commencée plus tôt et prolongée jusque dans les années 1960 ou 1970, et les pays arabes contemporains devraient donc, eux aussi, être sollicités pour des réparations. À l’été, le même réseau publie un essai rappelant au Ghana, pays porteur de la résolution onusienne, ses propres cultures esclavagistes et la traite arabe qu’il aurait, à l’en croire, entièrement oubliée. Le décor, lui, est sans équivoque : Londres répète que sa position sur les réparations est claire et qu’il n’en versera pas. On voit les quatre procédés à l’œuvre en même temps : le pourcentage minimisant déplace la responsabilité, la comparaison de durée alimente la compétition, l’invocation de la complicité d’autrui dilue la faute, et la conclusion disqualifie d’avance toute demande. La traite orientale n’est pas convoquée pour être connue ; elle est convoquée pour que le contribuable britannique n’ait rien à payer.

De ce cas, qui n’a rien d’isolé, se dégage la formule qui résume tout le mécanisme. L’élargissement du savoir devient suspect lorsqu’il sert au rétrécissement de la justice. Ce n’est pas la connaissance d’une histoire supplémentaire qui pose problème, c’est qu’on la fasse servir à abolir une dette. Il reste pourtant, dans tout ce dispositif, une objection sérieuse, qu’il serait lâche d’esquiver et qu’il faut au contraire affronter de face.

L’objection qu’il faut entendre

Car il y aurait une malhonnêteté symétrique à balayer toute objection comme si elle relevait nécessairement de la mauvaise foi. Certaines méritent d’être entendues, et c’est en leur accordant leur pleine force qu’on rend la démonstration solide plutôt que fragile. La plus recevable est celle-ci : si la traite orientale a été si longtemps sous-enseignée, n’est-il pas légitime de réclamer qu’on la sorte enfin de l’ombre ? La réponse est oui, sans réserve. Mais cette reconnaissance, je l’ai dit, ne donne le droit de fabriquer aucun nouvel aveuglement, et deux précisions viennent ici verrouiller le débat.

La première est d’ordre juridique, et elle déjoue un grief que l’on entend sans cesse, selon lequel la loi Taubira aurait délibérément ignoré toutes les traites sauf l’européenne. C’est inexact. Le texte de 2001 reconnaît explicitement la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien, et vise les crimes perpétrés contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes. La loi n’a donc nullement effacé l’Orient océanique ; ce qu’elle ne nomme pas, c’est la seule traite transsaharienne vers le monde arabe. Le grief est ainsi partiellement infondé, et le reconnaître ne coûte rien à ma thèse, car je n’ai jamais soutenu que la mémoire atlantique devait être exclusive, mais qu’elle ne devait pas être instrumentalement diluée.

La seconde objection est plus redoutable encore, et c’est celle des États qui s’abstiennent. Lors du vote onusien de mars 2026, le Royaume-Uni, par la voix de l’ambassadeur James Kariuki, a fondé son abstention sur le principe de non-rétroactivité du droit international, selon lequel il ne saurait exister d’obligation juridique de réparer des actes qui ne constituaient pas, au moment où ils furent commis, des violations du droit, principe que la notion de préjudice continu ne suffirait pas, selon lui, à contourner. L’argument a une réelle consistance juridique, et il faut lui répondre sur son terrain plutôt que par l’indignation. Or l’histoire récente le dément dans les faits : les États réparent, lorsqu’ils le décident. L’Allemagne fédérale a indemnisé les victimes de la Shoah par les accords de Luxembourg de 1952, sans qu’aucun tribunal l’y eût contrainte au nom d’un droit antérieur. Les États-Unis ont dédommagé en 1988 les Américains d’origine japonaise internés durant la guerre, par une loi et par un geste politique assumé. La réparation d’un crime historique n’a donc jamais relevé de la seule obligation juridique rétroactive ; elle relève d’un choix, moral et politique, que la mémoire vient rendre inévitable. Et lorsque le préjudice, lui, se prolonge dans les structures foncières, économiques et sociales du présent, comme c’est le cas dans les anciennes colonies de plantation, la frontière commode entre le passé révolu et le tort actuel devient beaucoup moins nette qu’on ne le prétend.

La France, qui s’est abstenue elle aussi avec ses partenaires européens, a invoqué un argument voisin et redoutablement habile : son refus de toute hiérarchie entre les crimes contre l’humanité. Emmanuel Macron, recevant à l’Élysée le 21 mai 2026 les artisans de la loi Taubira pour son vingt-cinquième anniversaire, a assumé cette position. Or c’est exactement le « refus du classement » que j’ai moi-même posé plus haut. Faut-il alors donner raison aux abstentionnistes ? Non, et c’est ici que tout se joue, car le même principe peut servir deux conclusions opposées. Que l’on refuse de hiérarchiser les crimes, soit ; mais de ce refus, on peut tirer l’inaction, ou l’on peut tirer la justice. Christiane Taubira l’a admirablement retourné le même jour, en rappelant que les pays d’Afrique, d’Amérique latine et des Caraïbes qui ont voté la résolution reconnaissent eux aussi l’inanité de toute hiérarchie entre les crimes, et que leur demande n’est pas un palmarès mais une exigence de réparation. Refuser de classer les douleurs ne signifie nullement renoncer à réparer un crime identifié, aux auteurs identifiables et aux effets persistants. L’argument de la non-hiérarchie, brandi pour ne rien faire, devient le masque le plus présentable de la diversion ; le même argument, assumé jusqu’à la justice, en devient l’exact contraire. La question pertinente n’a jamais été de savoir quelle traite fut la pire. Elle est de savoir si une responsabilité documentée engage, ou non, une réparation.

Sortir de la concurrence des mémoires

Il existe pourtant une autre voie que celle du concours, et elle a un nom. L’historien Michael Rothberg l’a théorisée sous le concept de mémoire multidirectionnelle, par opposition à cette mémoire compétitive qui suppose que l’espace du souvenir serait un territoire fini, où toute reconnaissance accordée à l’un se paierait d’une reconnaissance retirée à l’autre. C’est ce postulat de rareté qu’il faut briser, car il est faux. Les mémoires ne s’excluent pas : elles s’éclairent. Se souvenir des Zanj de Bassora n’efface pas les captifs de Gorée ; honorer la révolte de Saint-Domingue n’interdit pas de pleurer les coupeurs de girofle de Zanzibar. Une conscience historique adulte est celle qui sait tenir ensemble plusieurs douleurs sans les mettre en rivalité, parce qu’elle a compris que la dignité de l’une ne se nourrit jamais de l’oubli de l’autre.

Et puisque c’est le lieu de la cohérence, j’irai jusqu’au bout de la mienne. Si je refuse que l’on brandisse la traite orientale contre les réparations atlantiques, je refuse tout autant que l’on abandonne ses victimes à l’oubli. Les sociétés d’Afrique de l’Est, du Sahel, de la Corne, qui ont saigné pendant des siècles sous les razzias et les caravanes, ont droit, elles aussi, à leur mémoire, à leur histoire enseignée, et à la justice que leur situation appelle. Prétendre défendre les réparations caribéennes en tenant pour quantité négligeable les descendants des traites orientales serait retomber, à front renversé, dans la concurrence que je combats. La réparation n’est pas un gâteau que le premier servi épuiserait ; c’est un principe, et un principe ne se divise pas, il s’étend. Reconnaître pleinement la traite orientale et soutenir fermement les réparations atlantiques ne sont pas deux gestes contradictoires : c’est le même geste, celui d’une mémoire qui ajoute sans jamais soustraire.

Le programme qui en découle est simple à formuler, et il ne demande qu’un peu de probité. Il faut enseigner les traites transsahariennes, orientales et intra-africaines, pleinement, sérieusement, dans nos écoles et dans nos livres. Il faut, dans le même mouvement et sans la moindre concession, maintenir et approfondir l’enseignement de la traite atlantique, parce qu’elle est notre histoire la plus proche et la plus structurante. Ce que l’on doit refuser, absolument, c’est le troc, ce marchandage clandestin par lequel on prétend échanger de la mémoire nouvelle contre de la responsabilité ancienne, comme si l’une devait s’acquitter au prix de l’autre. Le savoir n’est pas une monnaie avec laquelle on rachèterait l’impunité. Il est, ou il devrait être, ce qui rend la justice plus exigeante, jamais ce qui la rend impossible.

Le paravent

Le procès, aujourd’hui, est rouvert. Il l’est à l’Assemblée générale des Nations unies, qui a qualifié en mars 2026 la traite des Africains de crime le plus grave contre l’humanité ; il l’est à Accra, où s’est tenue en juin la conférence sur la justice réparatrice ; il l’est jusqu’à l’Élysée, où l’on a célébré en mai le quart de siècle de la loi Taubira, soutenu enfin l’abrogation du Code noir, et reconnu, du bout des lèvres, que derrière la mémoire se tient une demande de réparation. C’est donc maintenant, alors que la dette redevient une question politique vivante, que le paravent se déploie avec le plus de zèle, et que l’on entend monter, plus insistante que jamais, la rituelle objection orientale.

Alors disons-le une dernière fois, et sans détour. Le problème n’a jamais été que l’on parle enfin de la traite arabo-musulmane ; ce serait, au contraire, une conquête du savoir, et je la souhaite de toutes mes forces. Le problème commence lorsque cette parole cesse d’ouvrir l’histoire pour refermer le procès de l’Occident colonial ; lorsque le rappel d’un crime ne sert plus à connaître davantage, mais à devoir moins. Une mémoire qui éclaire est une bénédiction. Une mémoire que l’on convoque pour empêcher la réparation n’est plus tout à fait une mémoire : elle devient un paravent. Et derrière le paravent, comme toujours, on devine ce que l’on cherche à ne pas montrer, des vivants que l’on dresse contre des morts, pour épargner à d’autres vivants le simple devoir de répondre de ce qui fut fait.

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Sources et bibliographie

Sources institutionnelles, juridiques et d’actualité

  • Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, dite « loi Taubira », Journal officiel de la République française, 23 mai 2001.
  • Organisation des Nations unies, Assemblée générale, résolution A/RES/80/250, Declaration of the Trafficking of Enslaved Africans and Racialized Chattel Enslavement of Africans as the Gravest Crime Against Humanity, adoptée le 25 mars 2026 (123 voix pour, 3 contre, 52 abstentions).
  • Royaume-Uni, Explanation of Vote de l’ambassadeur James Kariuki, Nations unies, New York, 25 mars 2026.
  • CARICOM Reparations Commission, Ten Point Plan for Reparatory Justice, adopté à Kingstown (Saint-Vincent-et-les-Grenadines), mars 2014.
  • Next Steps Conference on Reparatory Justice et Accra Next Steps Commitment on Reparatory Justice, Accra (Ghana), 17-19 juin 2026.
  • Présidence de la République française, discours d’Emmanuel Macron, cérémonie du 25e anniversaire de la loi Taubira, Palais de l’Élysée, 21 mai 2026.
  • Assemblée nationale, proposition de loi portant abrogation du « Code noir », adoptée à l’unanimité le 28 mai 2026 (T.A. n° 290), en attente d’examen par le Sénat.
  • Accords de Luxembourg entre la République fédérale d’Allemagne et l’État d’Israël, 10 septembre 1952 (précédent de réparation d’un crime historique par choix politique).
  • Civil Liberties Act, États-Unis, 1988 (indemnisation des Américains d’origine japonaise internés durant la Seconde Guerre mondiale).
  • UNESCO, Routes of Enslaved Peoples (programme sur les traites dans une perspective mondiale).

Sur la traite transatlantique

  • SlaveVoyages, Trans-Atlantic Slave Trade Database, Emory University (base de référence quantitative : environ 12,5 millions d’embarqués, 10,7 millions de débarqués, plus de 36 000 voyages documentés, 1514-1866).
  • David Eltis et David Richardson, Atlas of the Transatlantic Slave Trade, New Haven, Yale University Press, 2010.
  • Seymour Drescher, Abolition. A History of Slavery and Antislavery, Cambridge, Cambridge University Press, 2009.
  • Laurent Dubois, Avengers of the New World. The Story of the Haitian Revolution, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2004.
  • Frédéric Régent, La France et ses esclaves. De la colonisation aux abolitions (1620-1848), Paris, Grasset, 2007.
  • Myriam Cottias, La question noire. Histoire d’une construction coloniale, Paris, Bayard, 2007.
  • Françoise Vergès, Abolir l’esclavage : une utopie coloniale. Les ambiguïtés d’une politique humanitaire, Paris, Albin Michel, 2001, ainsi que ses travaux sur les troubles de la mémoire de l’esclavage.

Sur les esclavages dans les mondes musulmans

  • M’hamed Oualdi, L’Esclavage dans les mondes musulmans. Des premières traites aux traumatismes, Paris, Éditions Amsterdam, 2024.
  • Ehud R. Toledano, Slavery and Abolition in the Ottoman Middle East, Seattle, University of Washington Press, 1998, et As If Silent and Absent. Bonds of Enslavement in the Islamic Middle East, New Haven, Yale University Press, 2007.
  • William Gervase Clarence-Smith, Islam and the Abolition of Slavery, Londres, Hurst / New York, Oxford University Press, 2006.
  • Gwyn Campbell (dir.), The Structure of Slavery in Indian Ocean Africa and Asia, Londres, Routledge, 2004.
  • Bernard Lewis, Race and Slavery in the Middle East. An Historical Enquiry, New York, Oxford University Press, 1990 (source ancienne, à manier avec distance critique).

Sur l’Afrique, les traites internes et les estimations

  • Paul E. Lovejoy, Transformations in Slavery. A History of Slavery in Africa, Cambridge, Cambridge University Press, 3e éd., 2012.
  • Patrick Manning, Slavery and African Life. Occidental, Oriental, and African Slave Trades, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
  • Ralph A. Austen, Trans-Saharan Africa in World History, New York, Oxford University Press, 2010, et ses travaux antérieurs sur les estimations de la traite transsaharienne (chiffres à marge d’erreur élevée, de l’ordre de 25 %).
  • Luiz Felipe de Alencastro, travaux sur les routes orientale et transsaharienne (estimation d’environ 8 millions de personnes enlevées, VIIIe-XIXe siècle).

Sur la mémoire, la politique et l’instrumentalisation

  • Michael Rothberg, Multidirectional Memory. Remembering the Holocaust in the Age of Decolonization, Stanford, Stanford University Press, 2009.
  • Olivier Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Paris, Gallimard, 2004 (ouvrage central du débat français de 2004-2005, à lire avec recul critique).
  • Tidiane N’Diaye, Le Génocide voilé. Enquête historique, Paris, Gallimard, 2008 (mentionné ici comme objet d’analyse du discours, et non comme autorité historiographique).
  • Lawrence Goldman, « Slavery Reparations: the ICJ Case », History Reclaimed, mars 2026, version publiée dans le Daily Telegraph du 12 mars 2026 (cité comme objet d’analyse du discours).
  • Council on Geostrategy, « Was Britain right to abstain from the UN vote on slavery reparations? », The Big Ask, n° 13.2026, Britain’s World, 10 avril 2026, contributions de Lawrence Goldman et Martin Plaut (citées comme objet d’analyse du discours).
  • Alistair Parker, « The Gravest Crime? Ghana and Slavery », History Reclaimed, 2026 (cité comme objet d’analyse du discours).
  • Jean-Luc Bonniol, articles sur les usages publics et politiques de la mémoire de l’esclavage colonial.
  • Sarah Gensburger, travaux sur les politiques mémorielles contemporaines.
  • Catherine Coquery-Vidrovitch, pour la critique méthodologique des estimations de la traite orientale.

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Arnaud Ransay, fondateur de Reflets du Sud



7 réponses à « Quand une mémoire en cache une autre »

  1. Bonjour,

    Je tiens au préalable à souligner la grande qualité d’écriture de cet exposé. J’ai beaucoup apprécié. Et cela me motive davantage à en faire de même. Mais je ne crois pas être au niveau, je ne le suis pas d’ailleurs. Je suis tombé sur votre site à la suite d’une recherche sur le sujet du colonialisme et de l’esclavage en général, mais non pas sur la traite arabo-musulmane, dont je connaissais l’existence historique. Non ma recherche porte plutôt sur l’aspect structurel que telle ou telle forme d’esclavage ait pu avoir sur un certain nombre de coopérations humaines dans l’histoire. Je lisais justement un article de Lawrence Goldman qui portait sur la critique d’un livre tentant de montrer comment l’esclavage atlantique, avait été nécessaire ou non au processus économique et matériel de la révolution industrielle en Angleterre.

    ——————————————————————————-

    Je vais mettre directement les pieds dans le plat, je suis contre cette logique de repentance et de réparations.

    Christine Taubira à propos de cette loi en 2001 déclarait : «on ne porte pas de culpabilité héréditaire, mais on a un devoir de solidarité, un devoir d’amour vers l’autre, et ce devoir doit nous rendre capables de mesurer les choses. L’esclavage était un système d’état, organisé, extrêmement lucratif, et on ne peut pas évacuer cette responsabilité, simplement en disant qu’il y avait des guerres tribales en Afrique. En Europe, il y a eu plus de 1000 ans de guerre avant les derniers 50 ans de paix»

    Vous omettez de mentionner que Christine Taubira s’est justifiée d’avoir laissé de côté la traite saharienne. C’est afin que « les jeunes Arabes (…) ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes » (L’Express, 4 mai 2006).

    Le traitement inégal de cette loi mémorielle rendrait tout commentaire superflu. Cependant vu l’hypocrisie d’une telle déclaration il n’est pas étonnant que la gauche soi-disant égalitaire et antiraciste perde du terrain depuis une petite vingtaine d’années. Car si les jeunes arabes sont affranchis de toute culpabilité héréditaire, les jeunes blancs, eux, sont interdits d’amour, et ce aussi bien d’en recevoir que d’en donner. Puisqu’ils sont contrairement aux autres, astreints par cette loi de 2001 à porter sur leur dos le poids des méfaits de leurs ancêtres. Comment une loi censément promouvoir l’égalité républicaine par un juste regard sur l’histoire dérive en réalité sur du communautarisme, et tend davantage à renforcer les antagonismes communautaires que ce qu’elle pouvait s’entendre à les réconcilier. Ce n’est pas de l’incompétence ou de l’ignorance, c’est un parti pris, une manière de désigner des camps, et par là même de montrer son appartenance, ce qui est une faute politique au sens classique du terme, qui est d’unifier le plus grand nombre autour de la nation.

    Taubira reconnait les traites pratiqués par des blancs, mais n’en reconnait aucune subie par eux, comme les barbaresques ou la traite ottomane, ou encore la traite des slaves par exemple, d’où le qualificatif ethnique descend directement du latin sclavus, qui veut dire esclave. Ce ne sont pas des noirs qui portent le nom d’esclave, mais des blancs.

    Etant donné que le crime contre l’humanité met celui ou ceux qui sont accusés face à la totalité des êtres humains sur terre, reconnaitre seulement qu’une seule traite parmi toutes les autres, c’est une manière faussement subtile de faire reposer l’esclavage dans l’histoire mondiale sur une seule couleur, et donc de faire passer l’homme blanc pour le négrier en chef. Et c’est ça qui me dérange dans cette loi, puisqu’elle exclut de considérer comme crimes contre l’humanité tous les autres types d’esclavage pratiqués par des non-européens.

    Quand on se sent investi de faire passer une loi qui permettrait de poser un regard neuf sur le passé, en désignant l’esclavage – qui est un fait universel dans l’histoire – comme crime contre l’humanité, il faut être capable de parler de toutes les formes d’esclavage, ou du moins des plus grandes formes, sinon on risque par sa sélectivité de hiérarchiser malgré soi un type d’esclavage plus qu’un autre, et surtout de renforcer la culpabilité des uns au profit des autres. Soit on les reconnait tous comme crime contre l’humanité, soit on en reconnait aucun. L’omission hiérarchise par le fait même qu’il y a demande de réparation temporelle. Dans cette aporie le religieux est d’une grande aide, prend tout son sens.

    L’antiracisme pèche par le même procédé que le racisme ; là où l’un octroyait une supériorité de couleur, l’autre octroie à une couleur un gage de supériorité de souffrance. La modernité n’a pas effacé les couleurs de peau, pas plus qu’elle n’a éradiqué les spécificités ethnico-culturelles. Chacun a ses sensibilités, hélas.

    Quant aux réparations voici mon avis :

    S’il y a compétition mémorielle c’est précisément parce qu’il y a demande de dette. La diversion mémorielle provient de la repentance mémorielle, et de cette attitude infantilisante qui consiste à imposer à l’oeil regardant le passé le monocle de la morale, et qui tendrait à demander des réparations dès lors que des souffrances ont été éprouvées. Il est frappant de voir comment l’histoire est utilisée comme arme politique et économique dans notre époque. C’est elle qui vient en partie structurer les affects et les velléités politiques de chacun. Il y est fait une capitalisation démesurée de la souffrance passé, jusqu’au mépris des morts. Comme si l’histoire mondiale servirait à la fois de tribunal et de casino géants, mais où chaque groupe partirait avec un paquet de jetons différent, et où même certain groupe serait interdit de jeu car jugé trop responsable au regard de la justice historique. C’est de la demande de réparations que naît la course au meilleur score des souffrances. Cette dynamique de repentance éternelle est imposée à l’Occident depuis le procès de Nuremberg, au nom d’une morale universelle qui prit naissance politiquement au moment où les USA devinrent un Empire monde. Je m’oppose radicalement à ce basculement opéré à cette époque et dans laquelle nous nous trouvons encore aujourd’hui.

    Il y a une incohérence dans le fait de dire que l’on souhaite s’affranchir de la compétition des souffrances imposée par le spectacle de notre époque, tout en maintenant le désir de se voir attribuer une réparation, ne fût-elle que symbolique.

    C’est la logique même de la réparation qui est équivoque, et c’est pour ça qu’elle est très contestable. Une réparation pour être efficiente doit être proportionnellement adaptée au préjudice. Or s’il on s’abstrait de mesurer un préjudice, comment peut-on y apporter une réparation adéquate ? La demande de réparation provoque l’utilisation d’une unité de mesure nécessaire à sa compréhension. Et dans nos sociétés devenues fanatiquement égalitaires, prendre la mesure d’un préjudice collectif et historique, ne peut qu’immanquablement hiérarchiser. On ne peut y échapper. Loin de moi l’idée de nier les souffrances passées. Simplement dans notre époque du tout-politique, il est presque impossible mimétiquement de ne pas instrumentaliser un sujet historique. Et puis il ne peut y avoir de réparations quand ceux qui sont directement concernés sont morts depuis des siècles. Où se situerait l’intérêt d’apporter des réparations à des blessés de guerre morts ? Faudrait-il réparer la mort ? Comment se répare une souffrance ?

    Etant donné que la traite transatlantique semble avoir laissé dans son sillage des meurtrissures structurelles d’un point de vue anthropologique, meurtrissures qui se font ressentir significativement au niveau social et professionnel (notamment dans les anciennes colonies insulaires françaises), je trouverais cohérent que des aides ou des indemnisations appropriées soient données en compensation par les services publics, mais non pas au nom de la nation en vue de réparations historiques. Donner des réparations au nom d’une nation comporte une forme d’injustice. La pratique de l’esclavage dans l’histoire a toujours été un moyen de production universel, sa responsabilité doit incomber aux différents groupes souvent minoritaires, aristocrates, hommes politiques, militaires, bourgeois, qui ont trouvé profitable d’asservir des hommes et des femmes pour leur propre compte, ou bien pour servir la coopération humaine majoritaire dans laquelle ils ont vécu (cependant que servir une nation esclavagiste permettait aussi de se servir à son tour, les deux étant conciliables). Par conséquent il est injuste d’exiger, selon moi, des réparations au nom de la nation toute entière, car de ce fait c’est l’entièreté de son histoire et de sa population passées et présentes qui deviennent indirectement responsables, puisqu’il ne saurait y avoir de nation sans population. Et ce ne sont pas les populations qui prennent de telles décisions, ce sont toujours des minorités de pouvoir.

    1. Bonjour, et merci d’avoir pris le temps de lire et d’écrire. Je réponds sur les faits, point par point, car votre commentaire repose sur plusieurs erreurs précises.

      1. Vous vous trompez sur le contenu même de la loi de 2001. Vous écrivez qu’elle ne reconnaît « qu’une seule traite ». C’est faux, et c’est vérifiable en trente secondes : l’article 1er reconnaît « la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien », perpétrées « contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes ». Deux traites, quatre ensembles de populations victimes. Toute votre démonstration sur la « sélectivité » de la loi s’appuie sur un texte que vous n’avez pas lu.

      2. La loi n’institue aucune culpabilité, héréditaire ou autre. Vous affirmez que les « jeunes blancs » seraient « astreints par cette loi à porter le poids des méfaits de leurs ancêtres ». Citez-moi l’article qui dit cela. Il n’existe pas. La loi qualifie un fait historique de crime contre l’humanité et prescrit sa place dans l’enseignement ; elle ne désigne aucun coupable vivant, aucun groupe, aucune couleur. Le droit français ignore d’ailleurs la culpabilité héréditaire : c’est le principe de personnalité des peines. Et notez que la citation de Taubira que vous reproduisez vous-même commence par « on ne porte pas de culpabilité héréditaire ». Vous citez la réfutation de votre thèse comme preuve de votre thèse.

      3. Sur la compétence. Un parlement national légifère sur l’histoire dans laquelle sa propre nation est engagée. La République française peut qualifier la traite qu’elle a organisée, financée, codifiée ; elle n’a ni légitimité ni compétence pour légiférer à la place de la Turquie ou de l’Arabie saoudite sur les traites ottomane ou saharienne. Ce n’est pas une hiérarchie, c’est une juridiction. Au niveau où votre exigence d’universalité aurait un sens, elle est d’ailleurs satisfaite : la conférence de Durban (2001) a reconnu que l’esclavage et la traite constituent des crimes contre l’humanité, sans restriction géographique.

      4. L’universalité de l’esclavage n’implique pas l’équivalence des systèmes. Que l’esclavage soit un fait quasi universel, personne ne le conteste, et sûrement pas mon article. Mais l’esclavage atlantique présente des traits que l’historiographie, y compris chez des auteurs qu’on ne peut soupçonner de militantisme mémoriel, comme Olivier Grenouilleau, décrit précisément : un statut servile héréditaire, racialisé, codifié par le droit (le Code Noir, 1685), articulé à une économie de plantation capitaliste dont les effets structurent encore les sociétés concernées. Dire cela n’est pas « hiérarchiser les souffrances », c’est distinguer des objets historiques. Refuser de distinguer au nom de l’universel, c’est renoncer à faire de l’histoire.

      5. L’étymologie de « esclave » ne démontre rien. Oui, le mot descend de sclavus, des Slaves. C’est exact, connu, et enseigné. Mais une étymologie n’est pas un argument : elle date d’un monde médiéval où vos catégories de « blancs » et de « noirs » n’organisaient pas le statut servile. Projeter la grille raciale moderne sur le haut Moyen Âge pour en tirer un contentieux de couleurs, c’est précisément l’anachronisme que vous reprochez aux autres.

      6. Sur les réparations, vous concédez la chose en refusant le mot. Vous écrivez trouver « cohérent que des aides ou des indemnisations appropriées soient données en compensation » des « meurtrissures structurelles » laissées par la traite transatlantique. Relisez cette phrase : c’est la définition d’une politique réparatrice. Le désaccord qui reste porte sur le nom de l’émetteur, pas sur le principe. Quant à l’argument « les concernés sont morts » : les demandes contemporaines ne visent pas à indemniser des morts mais à corriger des conséquences présentes, celles-là mêmes que vous reconnaissez. Et l’histoire fournit des précédents dans les deux sens : l’Allemagne a versé des réparations par l’accord de Luxembourg de 1952 ; Haïti, elle, a payé jusqu’au milieu du XXe siècle la « dette » de 1825 imposée par la France, c’est-à-dire des réparations versées par les descendants des esclaves aux descendants des maîtres. La logique que vous jugez impensable a déjà fonctionné, simplement à l’envers.

      7. Votre généalogie « Nuremberg, morale imposée par l’Empire américain » est une thèse idéologique, pas un fait. Elle se heurte d’ailleurs à la chronologie : si la repentance était imposée à la France depuis 1945, comment expliquer qu’il ait fallu attendre 1995 pour le Vél d’Hiv et 2001 pour la traite ? On impose rarement quelque chose avec un demi-siècle de retard.

      8. Enfin, sur la « compétition mémorielle ». C’est exactement l’objet de mon article : montrer que la mémoire n’est pas un jeu à somme nulle où reconnaître une traite en effacerait une autre. Ce que je critique n’est pas l’évocation de la traite arabo-musulmane, dont l’article rappelle la réalité historique, mais son instrumentalisation comme argument d’extinction contre toute autre demande de justice. Votre commentaire, qui mobilise cette traite non pour elle-même mais contre la loi de 2001 et contre les réparations, en est une illustration assez exacte.

      Je vous invite à relire l’article pour ce qu’il dit, et non pour ce qu’il permettrait de contester. Bien à vous.

  2. Rebonjour,

    Merci pour votre réponse.

    Concernant la loi de Taubira, je me permet de la critiquer à la lumière de ce que cette dame est venue se justifier quant à la non évocation de la traite transsaharienne, afin que je cite : « que « les jeunes Arabes (…) ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes » (L’Express, 4 mai 2006). Ce n’est pas un article ou la loi en question, mais ce qu’elle a dit, et en tant que personnage politique, sa parole a une portée. C’est de ce traitement inégal dont je parle. Parce que si les jeunes arabes sont exempts du poids de l’héritage de leurs ancêtres, pourquoi les blancs devraient-ils en porter le fardeau ?

    Vous avez raison, la loi Taubira parle bien de deux traites, l’atlantique, et celle de l’océan indien. Mais on revient au même problème. Pourquoi simplement parler de deux seules traites, tout en disant dans une prise de parole en 2006 que les arabes n’ont pas à porter sur leur dos le poids de l’héritage de leurs ancêtres ? Vous n’ignorez pas qu’il existe en France des Français d’ascendance arabo-berbère. Faudrait-il en conclure que madame Taubira ne les considère pas assez intelligents et assez mûrs pour faire fasse à leur passé ?

    Vous avez également raison que Taubira dit que personne ne porte de culpabilité héréditaire. Seulement, si on articule la loi que cette dame politique a passée, avec les propos qu’elle a tenus sur l’exemption des jeunes arabes concernant l’héritage de leurs ancêtres ? Pourquoi les autres jeunes ne seraient pas tout aussi exemptés ?

    D’ailleurs juste après avoir fini mon commentaire, je découvre que : « la réduction en esclavage a déjà été incluse parmi les crimes contre l’humanité dans l’article 4, l’accord de Londres du 8 août 1945, qui établit les statuts du Tribunal de Nuremberg. Cette convention internationale ne fait pas de distinction entre la réduction en esclavage des Africains par les Européens et les autres formes d’esclavage. La réduction en esclavage, sans plus de précision, figure aussi parmi les crimes contre l’humanité énoncés par le Statut de Rome du 17 juillet 1998 (article 7). »

    A l’époque de la chrétienté le royaume de France a participé à la traite des slaves, qui s’étale sur plus d’un millénaire. Dans mon commentaire je n’avais nullement l’intention de démontrer l’existence de cette traite par l’étymologie du mot slave. Juste une simple recherche sur Wikipédia suffisait : « La traite des Slaves est le commerce organisé de Slaves réduits en servitude et déportés, le plus souvent à travers l’Europe. Ce trafic a duré plusieurs siècles au cours du Moyen Âge. Il a pris une telle ampleur que le nom des Slaves est devenu le nom même de l’esclave. »

    Elle est documentée cette traite de dix siècles, et par sa participation la France y est engagée. Pourquoi la loi Taubira ne la prend pas en compte ? Je ne crois pas non plus que vous ne l’a mentionnée dans votre exposé. Ce n’est pas parce que il y a inégalité de systèmes d’esclavage, que la traite transatlantique découlait d’un système bien comptabilisé et inventorié, avec des lois etc.., que d’autres, bien moins structurés dans un système étatique, ne sont pas pour autant des crimes contre l’humanité.

    A partir du moment où vous (c’est impersonnel) reconnaissez des traites, vous invisibilisez celles que vous ne reconnaissez pas, en prenant le risque de provoquer une hiérarchisation dans l’opinion publique, ce qui peut avoir pour conséquence d’attiser les tensions communautaires, et ce d’autant plus dans une société qui se veut multiculturelle. Il est d’ailleurs assez étrange que dans un telle société, des traites soient reconnues comme crimes contre l’humanité, quand d’autres ne le sont pas.

    Cela dit, dans la mesure où la réduction en esclavage a déjà été incluse parmi les crimes contre l’humanité à Nuremberg, sans distinction d’aucune sorte, de groupe d’idéologie ou de géographie, cette fameuse loi de 2001 devient inutile. Et le seule mérité qu’elle peut avoir dans une France aussi fragmentée, avec des radicalisations politiques de tous les côtés, c’est de participer à tout autre chose qu’à une réconciliation nationale. Je vis en France et je peux que tristement confirmer cet état des lieux.

    Pour le point 6. Le mot de réparation me gène un peu, il est vrai, mais le principe d’aider des personnes éprouvant des difficultés au vu d’un passé laissant une empreinte significative sur leur vie, professionnelle et sociale, ne me dérange absolument pas, bien au contraire. Simplement c’est toute la rhétorique employée au nom de la nation que je n’aime pas, et que je trouve injuste. S’il y a réparations, elles ne doivent absolument pas ce faire sur une responsabilité qui recouvrirait toute l’histoire d’un pays, et de sa population. C’est une séquence historique particulière, un régime particulier, et des personnes influentes et de pouvoir qui sont responsables.

    Concernant votre point 7. Le délai qui sépare la fin de la seconde guerre mondiale de la reconnaissance du Vél d’Hiv en 1995, tient surtout au fait qu’avant les années 80 la shoah n’était pas représentée dans le débat politique, on en parlait très peu. Ce n’est qu’à partir de la toute fin des années 70 en France, et tout le long des années 80, et par l’entremise du révisionnisme historique sur ce sujet brûlant, du procès Faurisson en 1983, et celui de Barby en 1987, que la Shoah envahit le spectre médiatico-politique français. Ce qui mènera au 13 juillet 1990 à l’adoption de la loi Gayssot. C’est à l’issue de ce processus historique de 1945 à une accélération dans les années 80, et en passant par la loi du 13 juillet, que Chirac reconnaîtra le Vél d’Hiv en 1995.

    Pour votre dernier point. Le huitième.

    C’est cette même loi Taubira de 2001, qui par son traitement inégal en ne reconnaissant pas d’autres traites pour lesquelles le pays y est aussi participant (celle des slaves), et par le fait que madame Taubira est dit que les jeunes arabes n’auraient pas à porter le fardeau des arabes, qui instrumentalise les mémoires de chacun, et participe activement à la compétition mémorielle.

    Merci de m’avoir lu.

    Et avec tout mon respect,

    Anthony.

    1. Je vous accorde d’emblée un point : votre chronologie du Vél d’Hiv est plus juste que la mienne. Négationnisme, procès Barbie, loi Gayssot de juillet 1990, puis 1995 : la séquence est exacte, et mon objection tombe.
      Sur le reste, non.
      Nuremberg. Votre argument central se retourne contre vous. La réduction en esclavage figure à l’article 6(c) du statut annexé à l’accord de Londres, non à l’article 4 ; surtout, les crimes contre l’humanité y sont liés au conflit et visent les puissances européennes de l’Axe. Ce n’est pas une qualification universelle des traites historiques. Quant au Statut de Rome, il est expressément non rétroactif : la Cour ne connaît que des faits postérieurs au 1er juillet 2002. Ni l’un ni l’autre ne qualifie quoi que ce soit d’antérieur. La loi de 2001 n’était donc pas redondante.
      Votre contradiction. Vous soutenez dans le même message que la loi est inutile, puisque Nuremberg couvrirait déjà tout sans distinction, et qu’elle invisibilise les traites qu’elle ne nomme pas. Les deux ne tiennent pas ensemble : si tout est déjà couvert sans distinction, il n’y a plus rien à invisibiliser.
      Un entretien n’est pas une loi. Votre édifice repose désormais sur une phrase prononcée dans un magazine cinq ans après le vote. La loi a été votée par les deux chambres du Parlement ; elle n’appartient pas à celle qui l’a portée, et c’est son dispositif qui oblige, non la glose ultérieure de l’un de ses promoteurs.
      La traite des Slaves. Je ne conteste ni son existence ni son ampleur. Je conteste l’équivalence. D’un côté des réseaux marchands médiévaux éteints depuis des siècles ; de l’autre un système d’État codifié (Code Noir, 1685), racialisé, aboli en 1794, rétabli en 1802, dont les descendants sont aujourd’hui citoyens français en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à La Réunion. Un État reconnaît d’abord ce qu’il a fait à ceux qui sont encore ses ressortissants. Ce n’est pas une hiérarchie des souffrances, c’est une question de juridiction et de continuité.
      Les réparations. Nous sommes d’accord sur le principe, vous l’écrivez vous-même ; reste le débiteur. Vous refusez que la nation réponde d’une séquence dont seuls quelques puissants seraient comptables. Or la nation a déjà payé, en sens inverse : en 1849, la France a indemnisé sur fonds publics les colons propriétaires privés de leur « bien » par l’abolition. Des réparations pour l’esclavage ont donc bien été versées au nom de la nation. Elles l’ont été aux maîtres. Demander qu’on regarde l’autre colonne du registre n’est pas de la culpabilité héréditaire, c’est de la comptabilité.
      Je m’arrête ici : nous discutons maintenant de la loi de 2001 et non de mon article, et la suite ne produirait que de la répétition. Merci pour la tenue de cet échange, sincèrement rare.

  3. Merci pour ces clarifications. Convenez que méconnaissant l’exactitude des articles de Nuremberg et de la non rétroactivité du statut de Rome, je ne pouvais y voir de contradiction. A présent elle est manifeste.

    Vous semblez être plus à même que moi pour mesurer les cicatrices anthropologiques, dues à ce triste passé, et de leurs répercussions dans le présent. C’est pourquoi je comprends parfaitement l’argument de la continuité et de la juridiction. Il est vrai que, si à l’inverse, la traite des slaves avait télescopé la modernité européenne, et s’était propagée dans des contrées qui seraient devenues des départements français, il serait absolument élémentaire de procéder à des reconnaissances. Mais de quel ordre ? Là est la question. Et dans quelle mesure ces reconnaissances ne viendraient-elles pas déprécier l’égalité des uns au profit des autres ?

    Dans l’échange que j’ai avec vous je réalise à quel point c’est un sujet difficile, qui met en relation une multitude de paramètres à prendre en compte. Comment mesurer efficacement les difficultés présentes pour y apporter des réparations appropriées ? Parce que quoi qu’on en dise, ces demandes de réparations ont un impact négativement sociétal sur le pays (sans doute qu’à une autre époque il en aurait été autrement), et bien que je peux comprendre l’intérêt que leur portent les personnes concernées, ne serait-ce que pour affirmer avec fierté leur dignité nationale, je me pose la question du bon équilibre politique à adopter quant à ces revendications communautaires. Car la république française ne reconnait pas les communautés et les corps intermédiaires, il n’y a que le citoyen face à l’état.

    Qu’elle soit symbolique ou surtout financière, l’idée d’une réparation pose la question de savoir qui va payer ? Parce que la plupart des français de métropole n’ont participé en rien à la traite transatlantique, tandis que dans les anciennes colonies il y eut forcément du métissage, si bien qu’un certain nombre de français d’outre-mer descendent à la fois d’esclaves, de propriétaires d’esclaves… et de trafiquants africains d’esclaves. Ici se trouve une difficulté supplémentaire. Car il existait, certes ils devaient constituer une minorité (dans quelle proportion ? je l’ignore), des propriétaires noirs possédant des esclaves noirs, comme Anthony Johnson par exemple. Certainement qu’il y a en eu d’autres.

    1. Anthony,
      Votre message change la nature de cet échange, et je le dis sans formule : reconnaître publiquement une erreur d’argument est plus rare que d’avoir raison. J’écarte d’abord une politesse que vous me faites et que je ne peux pas accepter. Vous me dites mieux placé que vous pour mesurer ces cicatrices. Non. Si mon propos ne valait que par mon ascendance, il ne vaudrait rien : ce serait un témoignage, pas un argument. Ce que j’avance se vérifie sur pièces, et vous êtes exactement aussi bien placé que moi pour aller y regarder.
      Vos questions, elles, sont les bonnes. Trois réponses.
      Qui paie ? Vous butez sur une difficulté que vous avez déjà résolue sans le voir. En 1849, l’indemnité versée aux colons l’a été par des contribuables français dont l’immense majorité n’avait jamais possédé personne, et à qui nul n’a demandé leur généalogie. Une dette d’État n’est pas un prélèvement sur les ancêtres : c’est une charge de la personne morale qui s’est engagée. Vous acceptez sans peine que la France honore aujourd’hui des engagements antérieurs à votre naissance ; c’est le même mécanisme. Si le raisonnement généalogique valait quelque chose, il aurait fallu l’appliquer en 1849. Il ne l’a pas été, et personne ne l’a alors jugé injuste.
      Le métissage et les propriétaires noirs. Sur le fond, vous avez raison et je ne le nierai pas : il y eut aux Antilles des libres de couleur propriétaires d’esclaves. Mais Anthony Johnson ne démontre rien ici : Virginie du XVIIe siècle, colonie anglaise, avant les codes esclavagistes racialisés, et lui-même arrivé en servitude sous contrat. S’il revient partout depuis quarante ans, c’est faute d’un autre nom. Surtout, ces propriétaires de couleur étaient soumis à une législation discriminatoire qui leur retira progressivement leurs droits civils : sujets intermédiaires d’un régime, non ses auteurs. L’esclavage antillais n’a pas été une somme d’initiatives privées ; il a été un régime juridique d’État, que l’État a codifié en 1685, rétabli en 1802, puis liquidé en indemnisant les propriétaires.
      L’égalité républicaine. C’est votre objection la plus solide, et elle tombe pour une raison simple : ce qui est demandé aujourd’hui dans les départements transocéaniques (« d’outre-mer ») n’est presque jamais un versement communautaire, mais de la politique publique territoriale. Santé, foncier, prix, structure économique. Une mesure adressée à la Martinique s’adresse à tous les Martiniquais quelle que soit leur ascendance, békés et descendants d’engagés indiens compris. Aucun corps intermédiaire à reconnaître : un territoire de la République, et des citoyens.
      Quant à votre « comment mesurer ? », la réponse est qu’on ne mesure pas le passé, on mesure le présent. L’étude Kannari 2, dont les résultats ont été publiés en juin dernier, établit que 85,5 % des adultes martiniquais portent encore du chlordécone dans le sang, et que 18,7 % dépassent la valeur toxicologique de référence interne. Ce pesticide était interdit aux États-Unis depuis 1976 et en France depuis 1990 : son usage a pourtant été prolongé aux Antilles jusqu’en 1993, pour la banane d’exportation, sur des terres dont la concentration foncière remonte à la plantation. La justice vient d’y confirmer un non-lieu. « Franceinfo La 1ère »
      Voilà ce dont il est question. Pas d’indemniser des morts, pas de solder une fierté : de répondre de conséquences mesurables sur des vivants qui sont des citoyens français. Sur ce terrain, la question n’est plus « dans quelle mesure ? », mais « pourquoi pas encore ? ».
      Merci pour cet échange, qui m’aura été utile.

  4. C’est moi qui vous remercie. L’échange me fut à la fois enrichissant et salutaire.

    Quand je vous disais que vous étiez plus à même de mesurer le niveau d’une éventuelle réparation, c’était tout simplement pour vous dire que, par effet miroir, qu’en tant que Martiniquais, vous avez un vécu qui vous donne un regard significatif sur les dégâts causés par les différentes mutations que la Martinique a vécues, et ce même indépendamment de votre formation de vos connaissances et même encore de votre ascendance. Cela ne constitue pas un argument d’autorité, évidemment, mais c’est toujours un témoignage de plus à apporter à la compréhension générale, et qui permet d’alimenter sainement la pédagogie, ce qui est loin d’être un mal, puisque la pédagogie c’est la vie.

    Il n’y a rien de mieux que le livre et le terrain. Et par votre parcours vous articulez les deux.

    Je vous souhaite une excellente continuation.

    Cela dit, je reviendrai vous voir, pour vous embêter encore. J’ai bien le droit, j’ai le prestige du premier invité.

    Bien cordialement,

    Anthony.

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