La traite arabo-musulmane, l’esclavage atlantique et la bataille des responsabilités
Il est une phrase que je n’ai pas entendue dans mon enfance, et que j’entends aujourd’hui partout. Enfant, en Martinique, on me parlait de l’esclavage comme d’une plaie atlantique : les bateaux, la canne, le fouet, le Code noir, l’abolition arrachée bien plus que reçue. La traite des mondes musulmans, ses caravanes transsahariennes, ses comptoirs de la mer Rouge, ses cités marchandes de l’océan Indien, n’occupait presque aucune place dans ce que l’école, la famille ou la rue nous transmettaient. Elle existait pourtant, depuis des siècles, vaste et ancienne. Mais elle demeurait, pour nous, une histoire lointaine, périphérique, presque muette.
Puis quelque chose s’est déplacé. Depuis quelques années, cette histoire revient. Elle revient dans les conversations, dans les fils de commentaires, dans les tribunes. Et elle revient, presque toujours, au même instant précis : lorsqu’il est question de réparations, de responsabilité occidentale, de mémoire caribéenne. Qu’un descendant d’esclaves élève la voix pour réclamer justice, et la réplique fuse, désormais rituelle : « Et la traite arabo-musulmane ? Et les royaumes africains complices ? Et tous les autres esclavages ? » Prise isolément, la question est légitime, et même nécessaire. C’est sa régularité qui intrigue. Car elle ne surgit ni dans les colloques d’histoire médiévale ni dans les débats sur l’Empire ottoman ; elle surgit là, exactement là, au seuil de la demande de réparation, comme une objection que l’on aurait tenue en réserve pour ce seul usage.
C’est de cette coïncidence que part cet article. Non d’une certitude, mais d’un soupçon : et si une vérité historique bien réelle était en train de se muer en instrument ?
Posons donc la méthode avant l’argument, car le terrain est miné et les malentendus y lèvent vite. Ce texte ne cherche pas à minimiser la traite dans les mondes musulmans. Elle fut massive, plurielle, étalée sur plus d’un millénaire, et elle a trop longtemps été sous-enseignée : il faut l’étudier davantage, mieux, et sans la moindre complaisance. Une convention de vocabulaire s’impose d’ailleurs ici, et elle vaudra pour tout le texte : j’écrirai « traite arabo-musulmane » quand je citerai le débat public, puisque c’est sous ce nom que l’objection circule, et « traites orientales » comme terme synthétique pour désigner des réalités plurielles, routes transsahariennes, méditerranéennes, ottomanes, de la mer Rouge et de l’océan Indien, qu’aucune étiquette unique, on le verra, ne résume. Que l’on m’entende dès cette première page : je ne plaide pour aucun silence, je ne réclame aucun tabou, je ne demande pas que l’on referme une histoire que je voudrais, au rebours, voir pleinement ouverte. Le problème n’a jamais été que cette mémoire revienne ; il commence à l’usage que certains en font.
Mais reconnaître une mémoire n’autorise à en confisquer aucune autre, et le piège, ici, se referme des deux côtés. De même que je refuse que l’on étouffe la traite orientale, je refuse que l’on la brandisse en réquisitoire contre le monde arabe ou musulman, comme si le rappel d’un crime devait servir à flétrir tout un héritage de civilisation. Le sujet de cet article n’est donc ni la traite arabo-musulmane en elle-même, ni la traite atlantique en elle-même : c’est l’usage politique que l’on fait de l’une pour désarmer la demande de justice née de l’autre. Un seul mot nomme cet usage, et il commandera tout ce qui suit : instrumentalisation.
Car il vient un moment où le rappel d’une histoire cesse d’éclairer le passé pour voiler le présent ; un moment où la mémoire, convoquée non pour savoir mais pour détourner, se met à fonctionner comme un écran. C’est ce moment que les pages qui suivent voudraient saisir, et nommer.
Une histoire réelle, longtemps sous-éclairée
Commençons par rendre à cette histoire ce qui lui revient, sans réticence ni arrière-pensée, parce que c’est la condition même de la probité qui devra suivre. Il a existé, dans les mondes façonnés par l’islam, une traite et des esclavages d’une ampleur considérable, dont la durée défie l’entendement : du VIIe siècle, lorsque les conquêtes ouvrent de vastes espaces marchands, jusqu’au XXe siècle, puisque l’Arabie Saoudite n’abolit officiellement la servitude qu’en 1962 et la Mauritanie qu’en 1981. Plus de mille trois cents ans, donc, sur une géographie immense qui court des rives du Sahara aux ports de la mer Rouge, des cités swahilies de la côte est-africaine aux marchés du Maghreb, de l’Empire ottoman à la péninsule arabique, en passant par cet océan Indien que l’historiographie a si longtemps tenu pour une zone d’ombre.
Encore faut-il, pour être juste, se garder du mot trompeur qui aplatit toute cette diversité sous une étiquette unique. C’est l’avertissement le plus précieux de M’hamed Oualdi, dont l’ouvrage L’Esclavage dans les mondes musulmans. Des premières traites aux traumatismes, paru aux Éditions Amsterdam en 2024, s’emploie précisément à tordre le cou aux clichés : parler d’une seule « traite islamique », homogène et continue, c’est écraser des réalités profondément hétérogènes, qui varient selon les siècles, les empires et les fonctions assignées aux captifs. L’esclavage y fut tour à tour, et souvent simultanément, domestique, concubinaire, administratif, militaire, et parfois agricole. Certains captifs servaient dans les maisonnées, d’autres au palais, d’autres encore comme soldats d’élite arrachés à l’enfance, à l’image de ces mamelouks qui finirent par régner sur l’Égypte et la Syrie pendant près de trois siècles, jusqu’en 1517. La servitude pouvait donc, dans certains cas, ouvrir des trajectoires de pouvoir, configuration qui n’a aucun équivalent dans le système de plantation des Amériques, et qu’il serait malhonnête de passer sous silence.
Faut-il en conclure que cette traite fut douce ? Ce serait une autre forme de mensonge. La grande révolte des Zanj, qui embrase la basse Mésopotamie entre 869 et 883, rappelle qu’il exista bien, dans le bas Irak, une exploitation servile de masse, où des captifs venus d’Afrique orientale furent jetés par milliers à l’assèchement des marais salants, dans des conditions assez atroces pour nourrir l’une des plus longues insurrections d’esclaves de l’histoire. Plus tard, au XIXe siècle, les plantations de girofle de Zanzibar, sous le sultanat omanais, reposèrent elles aussi sur un travail forcé d’une grande dureté. Entre la maisonnée de Bagdad, l’armée du Caire, le palais d’Istanbul et la plantation de Zanzibar, il n’y a pas une condition mais des conditions, pas une traite mais des traites, et c’est cette pluralité même qu’il faut tenir fermement, car elle sera, on le verra, la première victime de ceux qui voudront faire de cette histoire une arme.
Reste un fait que je ne contournerai pas, parce qu’il fonde en partie le malaise dont cet article est né : cette histoire, dans la mémoire publique française comme dans nos écoles antillaises, fut longtemps sous-éclairée. Les travaux savants existaient, ceux d’Ehud Toledano sur l’Empire ottoman, de William Gervase Clarence-Smith sur les débats abolitionnistes internes à l’islam, de Gwyn Campbell sur l’océan Indien, mais ils ne descendaient guère jusqu’à l’enseignement commun. Reconnaître cet angle mort n’est pas une concession faite à l’adversaire ; c’est une exigence de vérité. Le différend ne porte pas sur l’existence de cette histoire, qui est massive et incontestable. Il commence ailleurs, à l’instant précis où l’on prétend la chiffrer pour la mettre en concurrence.
La querelle des chiffres, ou le refus du classement
Voici le terrain le plus piégé de tout le débat, celui où la rigueur se sépare de la propagande, et il faut y entrer les yeux ouverts. Dès que l’on cherche à comparer frontalement l’ampleur de la traite orientale et celle de la traite atlantique, on se heurte à une asymétrie qui n’est pas idéologique mais documentaire. La traite transatlantique a laissé des archives d’une précision presque comptable : registres portuaires, livres de bord, manifestes de cargaison, dont le dépouillement systématique alimente aujourd’hui la base de données Slave Voyages, qui recense plus de trente-six mille expéditions négrières documentées entre 1514 et 1866. La traite dans les mondes musulmans, elle, s’est déployée sur treize siècles sans système de recensement comparable, et l’historien doit la reconstituer à partir de sources narratives, de récits de voyageurs, d’inventaires fragmentaires. Les deux histoires ne sont pas inégalement graves ; elles sont inégalement archivées.
De là vient l’écart vertigineux des estimations, qu’il faut donner honnêtement plutôt que de le dissimuler. Le chiffre le plus souvent brandi, environ dix-sept millions de personnes pour l’ensemble des traites orientales et transsahariennes, provient des travaux de Ralph Austen. Mais il faut aussitôt préciser ce que ses promoteurs taisent presque toujours : Olivier Pétré-Grenouilleau lui-même, qui n’a rien d’un minimisateur, reconnaissait en janvier 2005 que cette estimation est affectée d’une marge d’erreur de l’ordre de vingt-cinq pour cent, et l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch la tient pour largement hypothétique. D’autres spécialistes avancent des fourchettes sensiblement plus basses : Paul Lovejoy estime le total à huit ou douze millions, Patrick Manning à dix ou quatorze millions, Luiz Felipe de Alencastro à environ huit millions de personnes enlevées entre le VIIIe et le XIXe siècle. Quand les chiffres oscillent du simple au double selon les auteurs, et qu’ils s’étalent sur une durée trois fois supérieure à celle de la traite atlantique, prétendre les superposer pour décider laquelle fut « pire » n’est plus de l’histoire : c’est de l’arithmétique militante.
Car telle est la véritable question, et elle n’est pas de nombre mais de méthode. Que voudrait dire « gagner » cette comparaison ? Additionner des morts sur treize siècles pour les opposer à des morts comptés sur quatre, c’est confondre le volume et l’intensité, ignorer les structures démographiques, oublier que la donnée elle-même n’a pas la même fiabilité d’un côté et de l’autre. Surtout, c’est accepter le présupposé le plus pervers de tout le débat : l’idée qu’il existerait un palmarès de la souffrance, et qu’au sommet de ce classement macabre se trouverait la seule douleur digne de réparation. Je refuse ce présupposé, et je le refuse ici, une fois pour toutes, afin de n’avoir pas à y revenir. L’incertitude des chiffres orientaux n’est pas une faiblesse que l’on cacherait par gêne ; c’est un fait épistémologique que l’on énonce par honnêteté. Et la dignité des victimes ne se mesure pas au tableur. Une fois cela posé, la centralité particulière de la traite atlantique peut être affirmée sans qu’on la confonde avec une prétendue supériorité dans l’ordre de l’horreur.
La singularité atlantique n’est pas une supériorité
Si la traite atlantique occupe, dans les Caraïbes et les Amériques, une place qui n’appartient qu’à elle, ce n’est donc pas parce qu’elle aurait remporté le concours des chiffres, que je viens de récuser, mais parce qu’elle possède une singularité de structure que les autres traites n’ont pas eue. Cette singularité tient en un mot : elle fut le moteur d’un système. Les douze millions et demi d’Africains embarqués selon les estimations de Slave Voyages, dont environ dix millions sept cent mille débarquèrent vivants dans les Amériques après que plus d’un million huit cent mille eurent péri durant la traversée, ne furent pas dispersés dans des maisonnées ou des armées : ils furent jetés dans la machine de la plantation, articulée au capitalisme marchand naissant, adossée à une racialisation juridique inédite qui fit de la couleur le critère même de la servitude.
C’est cette articulation qui change tout, et elle laisse des traces que l’on peut nommer. La traite atlantique a produit du droit : le Code noir, promulgué en 1685, codifiait l’être humain en bien meuble, et il fallut attendre le 28 mai 2026 pour que l’Assemblée nationale en vote enfin, à l’unanimité, l’abrogation formelle, désormais soumise à l’examen du Sénat. Elle a produit des fortunes : ports, compagnies de commerce, maisons d’armement, banques, familles, dont les patrimoines sont, pour partie, encore identifiables. Et elle a produit, au moment même de l’abolition, le plus éloquent des aveux. Lorsque la France met fin à l’esclavage en 1848, après une première abolition de 1794 qu’elle avait reniée, une indemnité fut votée, non pour les affranchis qui n’avaient rien, mais pour leurs anciens maîtres que l’on dédommageait de la perte de leur cheptel humain. Le Royaume-Uni avait fait de même en 1833, indemnisant ses planteurs à hauteur de vingt millions de livres, somme si colossale qu’une partie de la dette contractée pour la financer, absorbée au fil du temps dans des emprunts publics consolidés, ne fut définitivement rachetée par le Trésor britannique qu’en 2015. La jeune Haïti, elle, dut payer à la France, à partir de l’ordonnance de 1825 signifiée sous la menace d’une escadre, une rançon de cent cinquante millions de francs-or destinée à indemniser les anciens colons, ramenée à quatre-vingt-dix millions en 1838, pour prix de sa propre liberté reconnue. Voilà ce que la mémoire atlantique porte en elle : non un nombre, mais une chaîne de responsabilités documentées, des institutions précises qui ont tiré profit d’un crime précis dont les effets se transmettent encore.
C’est précisément ce qui rend la demande de réparation atlantique politiquement et juridiquement saisissable, là où la traite orientale, plus ancienne, plus diffuse, dépourvue d’États successeurs aussi clairement identifiés, l’est beaucoup moins. Le descendant d’esclaves qui réclame justice aujourd’hui ne prétend pas que nul autre crime n’a jamais été commis ailleurs. Il constate qu’ici, dans des territoires souvent restés arrimés à leurs anciennes métropoles, lui vivant, héritier visible d’une histoire qui le constitue, fait face à des héritiers tout aussi réels de ceux qui ont profité. Et lorsque ce descendant se tient en Martinique, là où la terre, le capital et les hiérarchies sociales conservent l’empreinte exacte de la société de plantation, la demande cesse d’être abstraite : elle devient la parole d’un sujet politique qui refuse plus longtemps l’invisibilité. C’est cette parole, cette montée d’une subjectivité qui réclame d’être enfin comptée parmi les vivants et non plus seulement pleurée parmi les morts, que le contre-récit oriental vient, opportunément, recouvrir.
Le moment du retour
Reste à préciser ce que j’entends, et surtout ce que je n’entends pas. Je ne prétends nullement que tout intérêt pour la traite orientale serait suspect : l’ouvrage d’Oualdi, rigoureux et nuancé, prouve le contraire, et bien des curiosités qui se tournent vers cette histoire sont parfaitement sincères, animées par le seul désir de savoir. Mon objet n’est pas une intention, que je ne saurais sonder, mais une fonction, que l’on peut observer. Il existe un usage précis de cette histoire, reconnaissable à ce qu’il produit : non l’ouverture d’un chapitre supplémentaire, mais la fermeture d’un dossier ouvert. Et cet usage, lui, a un calendrier.
Que l’on suive la chronologie, non pour y lire une conspiration, mais pour y repérer une récurrence. En 1998, l’appel lancé à la Sorbonne par Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau et Wole Soyinka, suivi le 23 mai d’une marche silencieuse de plusieurs dizaines de milliers de descendants d’esclaves dans les rues de Paris, place la reconnaissance du crime à l’agenda national. En 2001, la loi Taubira fait de la France le premier pays au monde à qualifier la traite et l’esclavage de crime contre l’humanité, et la conférence de Durban inscrit cette qualification dans le débat international. C’est alors, et non avant, que la comparaison des traites s’installe bruyamment dans l’espace public : Olivier Pétré-Grenouilleau publie en 2004 Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, puis se trouve, en 2005, au cœur d’une retentissante affaire judiciaire qui cristallise pour des années la querelle des lois mémorielles. En 2008 paraît Le Génocide voilé de Tidiane N’Diaye, dont le titre seul, en postulant un tabou, annonce déjà toute une stratégie. En 2013 et 2014, la création de la commission des réparations de la CARICOM puis l’adoption de son plan en dix points relancent la demande caribéenne avec une force nouvelle. Et en 2026, lorsque l’Assemblée générale des Nations unies adopte le 25 mars une résolution reconnaissant la traite et l’esclavage des Africains comme le crime le plus grave contre l’humanité, et que se tient en juin la conférence d’Accra sur la justice réparatrice, le vieux contre-argument resurgit aussitôt, intact, dans les tribunes et les chancelleries.
Ce qui frappe n’est donc pas que l’on s’intéresse à la traite orientale, mais que son invocation polémique se réveille avec une fidélité de métronome chaque fois que la demande atlantique progresse, et qu’elle s’endorme aussitôt que le débat retombe. On peut discuter cette régularité, non l’effet qu’elle vise. Reste à démonter le mécanisme lui-même, à en exposer les rouages, car c’est en le nommant qu’on le désarme.
Anatomie d’une diversion
La diversion mémorielle n’est pas une opinion ; c’est un procédé, et même un assemblage de procédés que l’on peut isoler un à un. Le premier est le déplacement de responsabilité. Sommé de répondre de ce qu’ont fait la France, la Grande-Bretagne, le Portugal, l’Espagne ou les Provinces-Unies, l’interlocuteur ne répond pas : il déplace le regard vers « les Arabes », « les musulmans », « les royaumes africains complices », comme si désigner d’autres coupables suffisait à dissoudre sa propre dette. Le deuxième procédé est la compétition des souffrances, cette pente qui transforme l’histoire en concours et qui cherche toujours à établir que l’autre traite fut plus longue, plus ancienne ou plus cruelle, ainsi que je l’ai déjà récusé. Le quatrième, enfin, est la disqualification politique, qui présente la demande de réparation comme un caprice communautaire ou anti-occidental, afin de n’avoir pas à examiner ce qu’elle réclame vraiment.
Mais c’est le troisième procédé qu’il faut ausculter avec le plus de soin, car il se dissimule derrière une vérité, et c’est ce qui le rend efficace. On l’appellera la dilution morale. Elle part d’un fait que je tiens à reconnaître sans détour, parce que le nier serait précisément tomber dans le piège symétrique que je dénonce : oui, des sociétés africaines ont participé à la traite atlantique. Des royaumes comme le Dahomey ou l’empire ashanti ont capturé, razzié et vendu des captifs aux négriers européens postés sur les côtes ; la traite fut, pour une part, un commerce à intermédiaires, et l’Europe n’aurait pu déporter douze millions d’êtres humains sans des relais africains. Ce fait est établi, il appartient à l’histoire, et l’esquiver n’honorerait personne. Le sophisme ne réside donc pas dans l’énoncé du fait, mais dans l’inférence que l’on en tire : si tout le monde a participé, alors plus personne ne serait responsable. Or la pluralité des coupables n’a jamais innocenté aucun d’entre eux, et la responsabilité d’un intermédiaire n’efface pas celle du commanditaire, pas plus qu’un receleur n’absout le voleur. Reconnaître la part africaine ne dilue en rien la responsabilité européenne ; elle la complète. Ce que la diversion accomplit, c’est le saut illégitime du fait partagé à l’irresponsabilité générale.
Que l’on ne croie pas ces mécanismes confinés aux marges anonymes des réseaux sociaux. Ils s’énoncent, à visage découvert, sous la plume d’universitaires et de chercheurs installés, au cœur même du débat sur les réparations, et l’on peut désormais les dater pièce par pièce. Le 12 mars 2026, avant même le vote onusien, l’historien d’Oxford Lawrence Goldman, rédacteur en chef de History Reclaimed, réseau fondé pour combattre les relectures critiques de l’empire britannique, publie dans le Daily Telegraph une tribune contre le projet de saisine de la Cour internationale de justice porté par les États africains ; il s’y étonne que nul ne mentionne la traite arabe, qui aurait emporté selon lui dix-sept millions d’Africains contre douze millions pour l’Atlantique. On reconnaît le chiffre : c’est l’estimation haute d’Austen, avancée cette fois sans sa marge d’erreur, comme une donnée établie. Le 10 avril, dans un forum du Council on Geostrategy consacré à l’abstention britannique, Goldman déploie le reste de l’argumentaire : la traite ne constituait pas un crime à l’époque où la Grande-Bretagne la pratiquait, la résolution des Nations unies tait la traite arabe qui aurait vendu davantage d’Africains encore, elle tait la capture des captifs par d’autres Africains, et il en tire la question qui trahit toute la manœuvre : pourquoi la motion ne réclame-t-elle pas réparation aux nations arabes et africaines ? Dans le même forum, le chercheur Martin Plaut complète le dispositif : la traite atlantique ne représenterait que vingt à vingt-cinq pour cent de l’esclavage africain historique, la traite liée au monde arabe fut au moins aussi vaste, commencée plus tôt et prolongée jusque dans les années 1960 ou 1970, et les pays arabes contemporains devraient donc, eux aussi, être sollicités pour des réparations. À l’été, le même réseau publie un essai rappelant au Ghana, pays porteur de la résolution onusienne, ses propres cultures esclavagistes et la traite arabe qu’il aurait, à l’en croire, entièrement oubliée. Le décor, lui, est sans équivoque : Londres répète que sa position sur les réparations est claire et qu’il n’en versera pas. On voit les quatre procédés à l’œuvre en même temps : le pourcentage minimisant déplace la responsabilité, la comparaison de durée alimente la compétition, l’invocation de la complicité d’autrui dilue la faute, et la conclusion disqualifie d’avance toute demande. La traite orientale n’est pas convoquée pour être connue ; elle est convoquée pour que le contribuable britannique n’ait rien à payer.
De ce cas, qui n’a rien d’isolé, se dégage la formule qui résume tout le mécanisme. L’élargissement du savoir devient suspect lorsqu’il sert au rétrécissement de la justice. Ce n’est pas la connaissance d’une histoire supplémentaire qui pose problème, c’est qu’on la fasse servir à abolir une dette. Il reste pourtant, dans tout ce dispositif, une objection sérieuse, qu’il serait lâche d’esquiver et qu’il faut au contraire affronter de face.
L’objection qu’il faut entendre
Car il y aurait une malhonnêteté symétrique à balayer toute objection comme si elle relevait nécessairement de la mauvaise foi. Certaines méritent d’être entendues, et c’est en leur accordant leur pleine force qu’on rend la démonstration solide plutôt que fragile. La plus recevable est celle-ci : si la traite orientale a été si longtemps sous-enseignée, n’est-il pas légitime de réclamer qu’on la sorte enfin de l’ombre ? La réponse est oui, sans réserve. Mais cette reconnaissance, je l’ai dit, ne donne le droit de fabriquer aucun nouvel aveuglement, et deux précisions viennent ici verrouiller le débat.
La première est d’ordre juridique, et elle déjoue un grief que l’on entend sans cesse, selon lequel la loi Taubira aurait délibérément ignoré toutes les traites sauf l’européenne. C’est inexact. Le texte de 2001 reconnaît explicitement la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien, et vise les crimes perpétrés contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes. La loi n’a donc nullement effacé l’Orient océanique ; ce qu’elle ne nomme pas, c’est la seule traite transsaharienne vers le monde arabe. Le grief est ainsi partiellement infondé, et le reconnaître ne coûte rien à ma thèse, car je n’ai jamais soutenu que la mémoire atlantique devait être exclusive, mais qu’elle ne devait pas être instrumentalement diluée.
La seconde objection est plus redoutable encore, et c’est celle des États qui s’abstiennent. Lors du vote onusien de mars 2026, le Royaume-Uni, par la voix de l’ambassadeur James Kariuki, a fondé son abstention sur le principe de non-rétroactivité du droit international, selon lequel il ne saurait exister d’obligation juridique de réparer des actes qui ne constituaient pas, au moment où ils furent commis, des violations du droit, principe que la notion de préjudice continu ne suffirait pas, selon lui, à contourner. L’argument a une réelle consistance juridique, et il faut lui répondre sur son terrain plutôt que par l’indignation. Or l’histoire récente le dément dans les faits : les États réparent, lorsqu’ils le décident. L’Allemagne fédérale a indemnisé les victimes de la Shoah par les accords de Luxembourg de 1952, sans qu’aucun tribunal l’y eût contrainte au nom d’un droit antérieur. Les États-Unis ont dédommagé en 1988 les Américains d’origine japonaise internés durant la guerre, par une loi et par un geste politique assumé. La réparation d’un crime historique n’a donc jamais relevé de la seule obligation juridique rétroactive ; elle relève d’un choix, moral et politique, que la mémoire vient rendre inévitable. Et lorsque le préjudice, lui, se prolonge dans les structures foncières, économiques et sociales du présent, comme c’est le cas dans les anciennes colonies de plantation, la frontière commode entre le passé révolu et le tort actuel devient beaucoup moins nette qu’on ne le prétend.
La France, qui s’est abstenue elle aussi avec ses partenaires européens, a invoqué un argument voisin et redoutablement habile : son refus de toute hiérarchie entre les crimes contre l’humanité. Emmanuel Macron, recevant à l’Élysée le 21 mai 2026 les artisans de la loi Taubira pour son vingt-cinquième anniversaire, a assumé cette position. Or c’est exactement le « refus du classement » que j’ai moi-même posé plus haut. Faut-il alors donner raison aux abstentionnistes ? Non, et c’est ici que tout se joue, car le même principe peut servir deux conclusions opposées. Que l’on refuse de hiérarchiser les crimes, soit ; mais de ce refus, on peut tirer l’inaction, ou l’on peut tirer la justice. Christiane Taubira l’a admirablement retourné le même jour, en rappelant que les pays d’Afrique, d’Amérique latine et des Caraïbes qui ont voté la résolution reconnaissent eux aussi l’inanité de toute hiérarchie entre les crimes, et que leur demande n’est pas un palmarès mais une exigence de réparation. Refuser de classer les douleurs ne signifie nullement renoncer à réparer un crime identifié, aux auteurs identifiables et aux effets persistants. L’argument de la non-hiérarchie, brandi pour ne rien faire, devient le masque le plus présentable de la diversion ; le même argument, assumé jusqu’à la justice, en devient l’exact contraire. La question pertinente n’a jamais été de savoir quelle traite fut la pire. Elle est de savoir si une responsabilité documentée engage, ou non, une réparation.
Sortir de la concurrence des mémoires
Il existe pourtant une autre voie que celle du concours, et elle a un nom. L’historien Michael Rothberg l’a théorisée sous le concept de mémoire multidirectionnelle, par opposition à cette mémoire compétitive qui suppose que l’espace du souvenir serait un territoire fini, où toute reconnaissance accordée à l’un se paierait d’une reconnaissance retirée à l’autre. C’est ce postulat de rareté qu’il faut briser, car il est faux. Les mémoires ne s’excluent pas : elles s’éclairent. Se souvenir des Zanj de Bassora n’efface pas les captifs de Gorée ; honorer la révolte de Saint-Domingue n’interdit pas de pleurer les coupeurs de girofle de Zanzibar. Une conscience historique adulte est celle qui sait tenir ensemble plusieurs douleurs sans les mettre en rivalité, parce qu’elle a compris que la dignité de l’une ne se nourrit jamais de l’oubli de l’autre.
Et puisque c’est le lieu de la cohérence, j’irai jusqu’au bout de la mienne. Si je refuse que l’on brandisse la traite orientale contre les réparations atlantiques, je refuse tout autant que l’on abandonne ses victimes à l’oubli. Les sociétés d’Afrique de l’Est, du Sahel, de la Corne, qui ont saigné pendant des siècles sous les razzias et les caravanes, ont droit, elles aussi, à leur mémoire, à leur histoire enseignée, et à la justice que leur situation appelle. Prétendre défendre les réparations caribéennes en tenant pour quantité négligeable les descendants des traites orientales serait retomber, à front renversé, dans la concurrence que je combats. La réparation n’est pas un gâteau que le premier servi épuiserait ; c’est un principe, et un principe ne se divise pas, il s’étend. Reconnaître pleinement la traite orientale et soutenir fermement les réparations atlantiques ne sont pas deux gestes contradictoires : c’est le même geste, celui d’une mémoire qui ajoute sans jamais soustraire.
Le programme qui en découle est simple à formuler, et il ne demande qu’un peu de probité. Il faut enseigner les traites transsahariennes, orientales et intra-africaines, pleinement, sérieusement, dans nos écoles et dans nos livres. Il faut, dans le même mouvement et sans la moindre concession, maintenir et approfondir l’enseignement de la traite atlantique, parce qu’elle est notre histoire la plus proche et la plus structurante. Ce que l’on doit refuser, absolument, c’est le troc, ce marchandage clandestin par lequel on prétend échanger de la mémoire nouvelle contre de la responsabilité ancienne, comme si l’une devait s’acquitter au prix de l’autre. Le savoir n’est pas une monnaie avec laquelle on rachèterait l’impunité. Il est, ou il devrait être, ce qui rend la justice plus exigeante, jamais ce qui la rend impossible.
Le paravent
Le procès, aujourd’hui, est rouvert. Il l’est à l’Assemblée générale des Nations unies, qui a qualifié en mars 2026 la traite des Africains de crime le plus grave contre l’humanité ; il l’est à Accra, où s’est tenue en juin la conférence sur la justice réparatrice ; il l’est jusqu’à l’Élysée, où l’on a célébré en mai le quart de siècle de la loi Taubira, soutenu enfin l’abrogation du Code noir, et reconnu, du bout des lèvres, que derrière la mémoire se tient une demande de réparation. C’est donc maintenant, alors que la dette redevient une question politique vivante, que le paravent se déploie avec le plus de zèle, et que l’on entend monter, plus insistante que jamais, la rituelle objection orientale.
Alors disons-le une dernière fois, et sans détour. Le problème n’a jamais été que l’on parle enfin de la traite arabo-musulmane ; ce serait, au contraire, une conquête du savoir, et je la souhaite de toutes mes forces. Le problème commence lorsque cette parole cesse d’ouvrir l’histoire pour refermer le procès de l’Occident colonial ; lorsque le rappel d’un crime ne sert plus à connaître davantage, mais à devoir moins. Une mémoire qui éclaire est une bénédiction. Une mémoire que l’on convoque pour empêcher la réparation n’est plus tout à fait une mémoire : elle devient un paravent. Et derrière le paravent, comme toujours, on devine ce que l’on cherche à ne pas montrer, des vivants que l’on dresse contre des morts, pour épargner à d’autres vivants le simple devoir de répondre de ce qui fut fait.
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Sources institutionnelles, juridiques et d’actualité
- Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, dite « loi Taubira », Journal officiel de la République française, 23 mai 2001.
- Organisation des Nations unies, Assemblée générale, résolution A/RES/80/250, Declaration of the Trafficking of Enslaved Africans and Racialized Chattel Enslavement of Africans as the Gravest Crime Against Humanity, adoptée le 25 mars 2026 (123 voix pour, 3 contre, 52 abstentions).
- Royaume-Uni, Explanation of Vote de l’ambassadeur James Kariuki, Nations unies, New York, 25 mars 2026.
- CARICOM Reparations Commission, Ten Point Plan for Reparatory Justice, adopté à Kingstown (Saint-Vincent-et-les-Grenadines), mars 2014.
- Next Steps Conference on Reparatory Justice et Accra Next Steps Commitment on Reparatory Justice, Accra (Ghana), 17-19 juin 2026.
- Présidence de la République française, discours d’Emmanuel Macron, cérémonie du 25e anniversaire de la loi Taubira, Palais de l’Élysée, 21 mai 2026.
- Assemblée nationale, proposition de loi portant abrogation du « Code noir », adoptée à l’unanimité le 28 mai 2026 (T.A. n° 290), en attente d’examen par le Sénat.
- Accords de Luxembourg entre la République fédérale d’Allemagne et l’État d’Israël, 10 septembre 1952 (précédent de réparation d’un crime historique par choix politique).
- Civil Liberties Act, États-Unis, 1988 (indemnisation des Américains d’origine japonaise internés durant la Seconde Guerre mondiale).
- UNESCO, Routes of Enslaved Peoples (programme sur les traites dans une perspective mondiale).
Sur la traite transatlantique
- SlaveVoyages, Trans-Atlantic Slave Trade Database, Emory University (base de référence quantitative : environ 12,5 millions d’embarqués, 10,7 millions de débarqués, plus de 36 000 voyages documentés, 1514-1866).
- David Eltis et David Richardson, Atlas of the Transatlantic Slave Trade, New Haven, Yale University Press, 2010.
- Seymour Drescher, Abolition. A History of Slavery and Antislavery, Cambridge, Cambridge University Press, 2009.
- Laurent Dubois, Avengers of the New World. The Story of the Haitian Revolution, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2004.
- Frédéric Régent, La France et ses esclaves. De la colonisation aux abolitions (1620-1848), Paris, Grasset, 2007.
- Myriam Cottias, La question noire. Histoire d’une construction coloniale, Paris, Bayard, 2007.
- Françoise Vergès, Abolir l’esclavage : une utopie coloniale. Les ambiguïtés d’une politique humanitaire, Paris, Albin Michel, 2001, ainsi que ses travaux sur les troubles de la mémoire de l’esclavage.
Sur les esclavages dans les mondes musulmans
- M’hamed Oualdi, L’Esclavage dans les mondes musulmans. Des premières traites aux traumatismes, Paris, Éditions Amsterdam, 2024.
- Ehud R. Toledano, Slavery and Abolition in the Ottoman Middle East, Seattle, University of Washington Press, 1998, et As If Silent and Absent. Bonds of Enslavement in the Islamic Middle East, New Haven, Yale University Press, 2007.
- William Gervase Clarence-Smith, Islam and the Abolition of Slavery, Londres, Hurst / New York, Oxford University Press, 2006.
- Gwyn Campbell (dir.), The Structure of Slavery in Indian Ocean Africa and Asia, Londres, Routledge, 2004.
- Bernard Lewis, Race and Slavery in the Middle East. An Historical Enquiry, New York, Oxford University Press, 1990 (source ancienne, à manier avec distance critique).
Sur l’Afrique, les traites internes et les estimations
- Paul E. Lovejoy, Transformations in Slavery. A History of Slavery in Africa, Cambridge, Cambridge University Press, 3e éd., 2012.
- Patrick Manning, Slavery and African Life. Occidental, Oriental, and African Slave Trades, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
- Ralph A. Austen, Trans-Saharan Africa in World History, New York, Oxford University Press, 2010, et ses travaux antérieurs sur les estimations de la traite transsaharienne (chiffres à marge d’erreur élevée, de l’ordre de 25 %).
- Luiz Felipe de Alencastro, travaux sur les routes orientale et transsaharienne (estimation d’environ 8 millions de personnes enlevées, VIIIe-XIXe siècle).
Sur la mémoire, la politique et l’instrumentalisation
- Michael Rothberg, Multidirectional Memory. Remembering the Holocaust in the Age of Decolonization, Stanford, Stanford University Press, 2009.
- Olivier Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Paris, Gallimard, 2004 (ouvrage central du débat français de 2004-2005, à lire avec recul critique).
- Tidiane N’Diaye, Le Génocide voilé. Enquête historique, Paris, Gallimard, 2008 (mentionné ici comme objet d’analyse du discours, et non comme autorité historiographique).
- Lawrence Goldman, « Slavery Reparations: the ICJ Case », History Reclaimed, mars 2026, version publiée dans le Daily Telegraph du 12 mars 2026 (cité comme objet d’analyse du discours).
- Council on Geostrategy, « Was Britain right to abstain from the UN vote on slavery reparations? », The Big Ask, n° 13.2026, Britain’s World, 10 avril 2026, contributions de Lawrence Goldman et Martin Plaut (citées comme objet d’analyse du discours).
- Alistair Parker, « The Gravest Crime? Ghana and Slavery », History Reclaimed, 2026 (cité comme objet d’analyse du discours).
- Jean-Luc Bonniol, articles sur les usages publics et politiques de la mémoire de l’esclavage colonial.
- Sarah Gensburger, travaux sur les politiques mémorielles contemporaines.
- Catherine Coquery-Vidrovitch, pour la critique méthodologique des estimations de la traite orientale.
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Arnaud Ransay, fondateur de Reflets du Sud


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