Reflets du Sud

Histoire, société et mémoires martiniquaises


Rapport 632. Ce que le Sénat ne peut pas dire

Lecture martiniquaise du rapport 632 sur les marges de la grande distribution.

Le 19 mai 2026, la commission d’enquête sénatoriale sur les marges des industriels et de la grande distribution a déposé son rapport n° 632. Le texte, deux cents pages d’investigation menée sous serment, de contrôles sur pièces et sur place, de documents saisis chez les industriels et de chiffres officiels, constitue le travail le plus précis produit par une institution républicaine sur la structure du capitalisme commercial français contemporain. Sur ces deux cents pages, quelques-unes traitent des territoires transocéaniques.

Ce sont ces pages que nous examinons. Non pour les compléter par d’autres données, qui sont déjà connues et accessibles, mais pour montrer ce qu’elles contiennent et ce qu’elles ne peuvent pas formuler. Le rapport documente. Il nomme même, et plus que d’habitude. Mais il ne dit pas. C’est cet écart entre constater et nommer qui constitue notre objet.

I. Une nomination inhabituelle

Le rapport sénatorial du 19 mai 2026 fait une chose rare : il nomme. À la page consacrée aux territoires transocéaniques, on lit : « Quatre familles détiendraient ainsi plus de 80 % des marchés ultramarins. Parmi elles, GBH (pour Groupe Bernard Hayot) est ainsi la plus grande entreprise avec un chiffre d’affaires de 5,3 milliards d’euros. Premier employeur privé dans ces outre-mer, ce groupe se trouve souvent accusé d’être opaque et trop puissant. »

L’identification est explicite. La quantification est précise. Le statut commercial est posé. La rapporteure va plus loin : elle reprend en référence le titre du Monde du 12 février 2025, « Hayot, le nom de la vie chère en outre-mer. » Un rapport sénatorial qui cite un titre de presse désignant un capitaliste martiniquais par son nom, et qualifiant ce nom comme le synonyme commercial d’une condition économique imposée à des populations, c’est un événement rare dans la production institutionnelle française.

Cette nomination s’arrête pourtant à l’identification commerciale. Aucune généalogie. Aucun ancrage historique. Aucune mise en perspective avec ce que les « quatre familles » signifient pour qui connaît la Martinique. Trois familles non nommées sur les quatre, qui pourraient l’être tout aussi facilement, ne le sont pas. Le rapport tient GBH pour une entreprise comme une autre, à ceci près qu’elle est très grande et qu’elle suscite des accusations dont la légitimité reste, dans le texte, en suspens.

II. Le vocabulaire technique et son point aveugle

Pour comprendre ce que le rapport ne peut pas écrire, il faut examiner le vocabulaire qu’il utilise. L’Autorité de la concurrence, citée explicitement, qualifie dans son avis du 10 février 2026 les niveaux de marges des grossistes-importateurs et des distributeurs alimentaires martiniquais d’« opacité ». Le rapport mobilise ailleurs les termes d’« intégration verticale », de « position dominante », de « coûts élevés pour entrer sur le marché ».

Ces expressions ne sont pas neutres. Elles construisent un objet conceptuel particulier. « Opacité » suggère un défaut d’information qu’un audit, une obligation de transparence ou un renforcement des moyens de contrôle pourraient corriger. « Intégration verticale » suggère une stratégie d’entreprise relevant du choix de gestion, qu’une régulation antitrust pourrait encadrer. « Coûts élevés pour entrer sur le marché » suggère des barrières économiques liées à la taille du marché et à ses contraintes logistiques, qu’une politique d’aide à la concurrence pourrait abaisser.

Dans tous ces cas, le vocabulaire technique convertit la question historique en problème de transparence, la question politique en problème de méthode, et la question structurelle en problème de moyens. Il fait disparaître la dimension dans laquelle la situation transocéanique se constitue : non par une opacité accidentelle ou par une stratégie commerciale individuelle, mais par la continuité d’un dispositif capitalistique dont la formation est ancrée dans l’économie de plantation et dont la consolidation a accompagné chaque étape de la départementalisation.

Là où l’Autorité de la concurrence voit de l’opacité, le lecteur informé voit une structure qui fonctionne en plein jour pour qui sait la lire. Ce n’est pas l’information qui manque. C’est le cadre qui permettrait de qualifier ce qui est sous les yeux. Le vocabulaire institutionnel rend la situation lisible dans une grille (régulation économique, transparence des marchés, protection du consommateur) tout en la rendant invisible dans la grille où elle aurait son intelligibilité historique : continuité de la colonialité, capital de plantation reconverti, économie de comptoir maintenue.

III. Trois aveux dans le rapport

Si le vocabulaire technique aveugle, le rapport contient pourtant trois énoncés qui parlent d’eux-mêmes, et qui sont d’autant plus puissants que leurs auteurs n’avaient pas l’intention de produire un acte décolonial.

Premier aveu : l’extinction de la négociation

Le premier énoncé est celui de Christophe Girardier, président de Bolonyocte Consulting, prononcé sous serment devant la commission d’enquête : « Lors de mes enquêtes, les producteurs locaux m’ont tous confié, sous le sceau du secret, qu’il n’y avait plus de négociation. Il n’y a donc pas de négociation commerciale. Je suis volontairement tranché, car c’est la réalité. »

Cet énoncé a valeur juridique. Prononcé sous serment devant une commission d’enquête parlementaire, il engage son auteur. Et il documente, en termes que l’économie classique reconnaît, l’extinction de la transaction commerciale dans les territoires transocéaniques. Il n’y a plus de négociation. Cela signifie qu’il n’y a plus de prix qui se forme par confrontation d’une offre et d’une demande. Il y a un prix imposé par une position dont les producteurs locaux savent qu’elle ne se discute pas. Quand la négociation disparaît, ce qui reste n’est plus le marché : c’est l’extraction.

Deuxième aveu : la captation à chaque maillon

Le deuxième énoncé est celui de Jocelyn Cavillot, président de l’Observatoire des prix, des marges et des revenus de La Réunion : « Outre l’éloignement et la fiscalité, la cherté s’explique surtout par la longueur de la chaîne de valeur, qui compte plus d’une dizaine de maillons chez nous, contre deux ou trois en Hexagone. Pour certains acteurs de la grande distribution, chaque maillon est un centre de coûts, mais pour d’autres, qui ont verticalement intégré la chaîne, chaque étape est aussi un centre de profit. Notre étude sur 21 produits a révélé des surcoûts de plus de 75 %, avec des marges captées à chaque étape par des entreprises qui, si elles ne sont pas juridiquement liées, appartiennent économiquement au même groupe et aux mêmes porteurs de capitaux. »

Cavillot décrit techniquement ce que la grille décoloniale nomme captation systémique par un capital concentré. La formule « économiquement au même groupe et aux mêmes porteurs de capitaux » est l’une des plus exactes jamais publiées par une institution républicaine sur la nature du capital structurant l’économie de la Réunion, et par extension de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Guyane. Cavillot dit, sans l’écrire ainsi, que la concurrence apparente entre acteurs distincts est l’effet d’écran d’une concentration capitalistique réelle qui ne souffre aucun débat sérieux.

Troisième aveu : l’impuissance reconnue de l’État

Le troisième énoncé est celui, repris par le rapport, du même OPMR de La Réunion : « Les moyens de contrôle de la DGCCRF sont insuffisants pour enquêter et sanctionner lorsque quelques acteurs qui disposent du pouvoir de marché verrouillent et abusent de leur position dominante. »

L’État inscrit dans son propre rapport l’aveu de son incapacité matérielle à contrôler ce qu’il devrait réguler. La DGCCRF n’a pas les moyens. L’OPMR le sait. Le Sénat le publie. Et personne ne propose les moyens.

Trois aveux, trois niveaux. La négociation a disparu. La captation est documentée. L’État se reconnaît impuissant. Sur ce socle, ce qui suit peut s’écrire.

IV. La fonction politique d’un rapport impuissant

Une question doit alors être posée que le rapport, lui, ne se pose pas : pourquoi la République française produit-elle ce type de texte tous les sept à huit ans, avec les mêmes constats et les mêmes recommandations sans effet ?

La chronologie est connue. 2009, crises sociales en Guadeloupe et en Martinique, loi de régulation économique transocéanique. 2012, loi pour La Réunion. 2017, loi pour la Guyane. 2024, nouveau protocole pour la Martinique. À chaque cycle, le même schéma : crise sociale, commission, audition, rapport, loi, mesures techniques, et retour à la situation initiale dans les années qui suivent. L’INSEE confirme : « Les écarts de prix avec l’Hexagone ont même légèrement progressé depuis 2010. »

Quinze ans de législation pour produire une aggravation. Cette donnée n’est pas accessoire. Elle est centrale. Quand un dispositif politique produit avec régularité l’inverse de ce qu’il prétend traiter, on peut formuler deux hypothèses. Soit le dispositif est mal conçu et il faut le réparer. Soit le dispositif accomplit en réalité une fonction différente de sa fonction affichée, et il fonctionne précisément en ne produisant aucun résultat.

L’hypothèse de la mauvaise conception ne tient pas. Les rapports successifs ont identifié des leviers : transparence des marges, encadrement de l’octroi de mer, renforcement de la DGCCRF, contrôle de la concurrence locale. Ces leviers n’ont pas été activés à la hauteur de ce que les constats appelaient, et quand ils l’ont été partiellement, leur effet a été absorbé par la capacité d’adaptation des structures dominantes.

Reste l’hypothèse de la fonction politique. Le rapport accomplit un travail démocratique apparent : commission d’enquête, auditions sous serment, recommandations publiées. Ce travail maintient l’illusion d’un État capable d’agir sur ce qu’il documente. Il maintient aussi, par les recommandations qu’il formule comme par celles qu’il ne formule pas, la continuité des structures qu’il décrit. Un État qui réglerait réellement le problème transocéanique devrait défaire des positions de capital constituées depuis trois siècles, ce qu’aucun arbitrage politique métropolitain n’a jamais envisagé.

Le rapport n’est donc pas un instrument défaillant. C’est l’instrument exact par lequel la République administre son incapacité. Sa fonction n’est pas la résolution. C’est la régulation symbolique d’une situation que l’État sait insoluble dans le cadre où il accepte de la traiter.

V. Trois siècles dans la phrase de Cavillot

Quand Jocelyn Cavillot écrit que les marges sont captées « à chaque étape par des entreprises qui appartiennent économiquement au même groupe et aux mêmes porteurs de capitaux », il décrit en termes contemporains un dispositif qui ne date pas du libéralisme commercial. C’est la structure même de l’habitation transposée à l’économie de la grande distribution.

Sur l’habitation sucrière du XVIIIe siècle, le même propriétaire détenait la terre, l’unité de transformation (le moulin et la sucrerie), le réseau de commercialisation maritime (la maison de commerce), et les comptoirs métropolitains qui assuraient la distribution finale du produit. Le bénéfice se constituait par captation à chaque maillon d’une chaîne entièrement intégrée, sous une même autorité capitalistique. La spécificité du dispositif n’était pas le sucre. C’était l’intégration verticale totale d’un appareil productif au service d’une lignée familiale.

Trois siècles plus tard, le dispositif fonctionne sur la base des mêmes lignées, transposé à des objets différents. La canne est devenue le container. L’habitation est devenue l’hypermarché. Le moulin est devenu la plateforme logistique. Le comptoir bordelais est devenu la concession automobile, le supermarché, l’enseigne de bricolage. Mais la propriété concentrée du foncier stratégique, des nœuds logistiques, des concessions, des grandes surfaces et des chaînes d’approvisionnement reste détenue par les mêmes noms.

GBH n’est pas le surgissement d’un capitalisme moderne en Martinique. C’est la continuité opérationnelle de ce capitalisme. Bernard Hayot n’a pas inventé une formule entrepreneuriale neuve. Il a hérité, consolidé, étendu, modernisé un dispositif dont les fondements remontent à un état de fait que la République française a légalement aboli en 1848 sans jamais en démanteler les conséquences économiques.

C’est cette continuité que le rapport sénatorial ne peut pas écrire. Il peut nommer GBH. Il ne peut pas écrire que GBH s’inscrit dans une lignée qui n’a jamais cessé de structurer l’économie martiniquaise. Il peut citer l’opacité. Il ne peut pas écrire que cette opacité n’est pas un défaut de transparence mais une stratégie de continuité. Il peut mentionner la dépendance alimentaire, la production locale couvre moins de 10 % de la consommation. Il ne peut pas écrire que cette dépendance n’est pas une fatalité géographique mais le produit d’une politique foncière, fiscale et commerciale maintenue depuis la départementalisation.

Le rapport mesure un écart de prix de 40,2 % en alimentaire pour la Martinique, 41,8 % pour la Guadeloupe, 36,7 % pour La Réunion. Cet écart est le prix actuel d’une captation qui a trois siècles. La République peut mesurer le prix sans pouvoir nommer la captation. C’est pour cela que les lois successives produisent l’aggravation : elles régulent un effet en ignorant sa cause.

VI. Lecture depuis la Martinicanité noire

Le consommateur martiniquais qui paie 40,2 % de plus pour son alimentation que son équivalent hexagonal vit une expérience que ni le rapport sénatorial ni l’INSEE ne peuvent restituer. Il sait qu’il paie trop. Il sait qui en profite. Il sait que ses voisins partagent cette connaissance. Il sait aussi qu’il ne dispose pas du vocabulaire institutionnellement légitime pour formuler ce qu’il sait.

Il peut dire « c’est cher ». Il peut dire « c’est Hayot ». Il peut dire « c’est toujours pareil ». Il ne peut pas dire dans le langage institutionnel que ce qu’il subit est la continuité contemporaine d’une économie de plantation qui n’a jamais été défaite. Cette formulation, qui décrirait pourtant exactement sa situation, l’expose à être perçu comme tenant un discours idéologique, là où le rapport sénatorial, qui décrit la même chose dans son vocabulaire propre, est reçu comme un travail technique légitime.

C’est exactement la structure de la double conscience que William Du Bois théorise au début du XXe siècle dans The Souls of Black Folk et que Frantz Fanon prolonge dans le contexte colonial avec Peau noire, masques blancs. La conscience martiniquaise se trouve obligée d’utiliser le vocabulaire de l’autre, « opacité », « position dominante », « défaillance de marché », pour décrire une condition qu’elle nomme dans ses propres termes : accaparement, captation, héritage de plantation. Le vocabulaire reconnu par l’État ne permet jamais de dire entièrement ce que l’expérience désigne sans peine.

C’est le cadre conceptuel que nous nommons Martinicanité noire dans sa dimension économique. Non pas une identité culturelle qui se vivrait à côté de la condition matérielle, ni une posture politique qui s’ajouterait à l’expérience quotidienne, mais la forme même de la conscience dans une économie héritée de la colonialité. Le Martiniquais ne vit pas séparément son identité noire et sa condition de consommateur. Il vit l’une à travers l’autre, à chaque passage en caisse, dans la perception simultanée d’un prix qu’il paie et d’une histoire qu’il porte.

Nous ne demandons pas au Sénat de parler décolonial. Nous prenons acte qu’il ne le peut pas, dans le cadre institutionnel où il opère. Nous proposons au lecteur martiniquais le cadre qui rend ses propres constats légitimes sans avoir à passer par la traduction institutionnelle. Ce que le consommateur sait dans son expérience, Reflets du Sud l’écrit dans une langue qui ne le trahit pas.

VII. Conclusion

Nous lirons ce rapport. Nous citerons ses chiffres. Nous remercierons sa rapporteure d’avoir nommé Hayot devant la République, d’avoir cité le titre du Monde, d’avoir laissé Christophe Girardier dire sous serment qu’il n’y a plus de négociation, d’avoir publié les constats de Jocelyn Cavillot et l’aveu de l’OPMR sur l’impuissance de la DGCCRF. Ces éléments sont précieux et nous les utiliserons.

Mais nous ne confondrons pas le constat avec la résolution. Le constat appartient au Sénat. La résolution n’y appartient pas. Aucune commission d’enquête, aucune loi de régulation, aucun renforcement des moyens de contrôle ne défera ce que trois siècles ont construit. Cela ne se défera, si cela se défait, que par un processus dont l’initiative n’est pas à Paris. Elle est dans les territoires où le prix se paie, dans les vies où l’écart se vit, et dans le travail patient de ceux qui rendent ces vies à leur nom.

La résolution appartient à ceux qui paient l’écart, jour après jour, dans une économie qu’ils n’ont jamais choisie. Le rapport 632 leur livre un matériau. Ce qu’ils en feront ne relève pas de la procédure parlementaire.


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