Reflets du Sud

Histoire, société et mémoires martiniquaises


Rapport 520. Le piège que Césaire a tendu à la République

Reflets du Sud, mai 2026

Il existe deux Rapport 520. Celui qu’on cite et celui qu’on ne lit pas.

Celui qu’on cite est un texte de commémoration, un objet patrimonial qu’on sort pour les anniversaires de la départementalisation, dont on extrait toujours les mêmes formules : « une politique de logique, de raison et de générosité » ; « libérer près d’un million d’hommes de couleur d’une des formes modernes de l’esclavage ». Celui-là tient en deux paragraphes émus et ne dit rien que le lecteur ne sache déjà.

Celui qu’on ne lit pas est un piège. Quatorze pages serrées, déposées par Aimé Césaire à la tribune de l’Assemblée Nationale Constituante le 25 février 1946. Une mécanique argumentative dont la précision tient du dispositif d’horlogerie, et dont le ressort secret n’est ni l’adhésion républicaine ni la naïveté assimilationniste, mais le retournement. Le rapport est rédigé par un homme qui, dès 1935, dans le premier numéro de L’Étudiant noir, avait écrit un texte intitulé « Négreries : Jeunesse noire et assimilation » pour rejeter ce mot. Onze ans plus tard, ce même homme plaide pour ce qu’il avait combattu. Et quatre ans plus tard, il publie le Discours sur le colonialisme, l’un des plus violents pamphlets jamais écrits contre l’entreprise française outre-mer. Entre ces deux dates, un texte parlementaire. Et dans ce texte, une stratégie que personne n’a vraiment voulu lire.


I. Ce que la littérature existante a fait du Rapport 520

L’historiographie de la départementalisation a produit trois lectures, et seulement trois.

La première est hagiographique. Elle célèbre Césaire libérateur, l’homme qui a apporté la Sécurité sociale aux Antilles. Articles de presse, dossiers pédagogiques, tribunes commémoratives : la production est abondante mais répétitive. On résume le rapport, on cite les mêmes phrases, on ne lit pas le texte.

La deuxième est juridico-institutionnelle. Justin Daniel et Fred Constant, dans leurs deux sommes collectives (Cinquante ans de départementalisation outre-mer, L’Harmattan, 1997 ; 75 ans de départementalisation outre-mer, L’Harmattan, 2021), ont dressé le bilan juridique : droits sociaux étendus, mais avec retard ; identité législative théorisée, mais sans cesse contournée ; SMIC aligné en 1996, soit cinquante ans après la loi. Patrick Lingibé, André Oraison et François Miclo ont analysé les rouages techniques de l’article 73 et de la spécialité législative. Le rapport, dans cette lecture, est un point de départ administratif. La pensée politique de Césaire n’y est pas interrogée.

La troisième est créoliste. Raphaël Confiant, dans Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle (Stock, 1993), prononce le réquisitoire : Césaire aurait commis le « péché originel de l’assimilation », il aurait « conçu un avenir de province française pour les Antilles ». Édouard Glissant, dans Le Discours antillais (Seuil, 1981), diagnostique la pulsion mimétique que la départementalisation aurait engendrée. Cette critique est puissante mais elle commet un contresens méthodologique : elle prend le Rapport 520 au premier degré, comme s’il fallait y lire un consentement plutôt qu’une stratégie.

Aucune de ces trois lectures n’a traité le Rapport 520 pour ce qu’il est en réalité : un texte stratégique, dont le sens politique ne se lit pas dans ce qu’il dit, mais dans ce qu’il accomplit en le disant. C’est cette lecture, ligne à ligne et dans le mouvement de sa dialectique, que cet article propose.


II. La situation parlementaire d’un piège

Février 1946. La France sort de l’Occupation. L’Assemblée Constituante, élue en octobre 1945, rédige une nouvelle Constitution. Le programme du Conseil National de la Résistance constitue l’horizon politique : nationalisations, Sécurité sociale, droits syndicaux. Le Parti communiste français, fort de son rôle dans la Résistance, est la première force politique du pays. Césaire siège à l’Assemblée comme député communiste de la Martinique. Il a trente-deux ans.

Trois propositions de loi convergentes sont déposées : Léopold Bissol pour la Guadeloupe et la Martinique, Gaston Monnerville pour la Guyane, Raymond Vergès pour la Réunion. La Commission des Territoires d’Outre-Mer, présidée par Lamine-Guèye, désigne Césaire comme rapporteur. Ce point décide tout. Césaire n’est pas l’auteur des propositions, il en est l’avocat. Et un avocat ne choisit pas ses arguments en fonction de ce qu’il pense, mais en fonction de ce qui convaincra son auditoire.

L’auditoire, ici, est constitué de députés de la Constituante, des hommes issus de la Résistance, imprégnés de l’idéal républicain, sensibles à l’argument universaliste mais farouchement attachés à la grandeur de la France. Césaire ne leur parle pas en Martiniquais. Il leur parle en républicain. Et c’est précisément dans ce déplacement de voix que se joue le geste stratégique. Il enfile le costume pour entrer dans la salle, et une fois dans la salle, il dresse un acte d’accusation.


III. La structure d’une mise en demeure

Le rapport s’ouvre par un hommage qui est en réalité un avertissement.

Césaire salue « ce qu’il y a de touchant dans une telle revendication des vieilles colonies ». Le mot « touchant » est un mot de surplomb, un mot de celui qui regarde depuis le haut. Mais Césaire retourne immédiatement ce surplomb : « À l’heure où, çà et là, des doutes sont émis sur la solidité de ce qu’il est convenu d’appeler l’Empire, à l’heure où l’étranger se fait l’écho de rumeurs de dissidence, cette demande d’intégration constitue un hommage rendu à la France et à son génie. » Lu attentivement, ce passage n’est pas un compliment. C’est un chantage diplomatique. Césaire dit à l’Assemblée : les colonies veulent rester ; si vous les repoussez, c’est vous qui porterez la responsabilité historique de la rupture, à un moment où l’Empire vacille déjà partout ailleurs. La France est mise en demeure d’être à la hauteur de l’image qu’elle se donne d’elle-même.

Vient ensuite l’argument historique, qui occupe le cœur du rapport. Et cet argument est en réalité un acte d’accusation déguisé en récit. Césaire ne raconte pas l’histoire de l’intégration des colonies, il raconte l’histoire de ses interruptions. Chaque avancée républicaine, la représentation parlementaire en 1870, les conseils généraux en 1871, la loi sur le jury en 1880, les libertés de presse et de réunion en 1881, la loi municipale en 1887, la liberté d’association en 1901, les libertés syndicales de 1884 à 1919, le service militaire en 1911, est présentée comme la preuve d’un mouvement que la France a elle-même engagé et elle-même trahi. Puis Césaire pose la phrase qui révèle la véritable intention du rapport :

Le processus d’assimilation s’est arrêté au moment même où en France naissait la législation ouvrière.

Cette phrase est une bombe. Elle dit, sans le dire, que la France a cessé d’intégrer les colonies au moment précis où l’intégration aurait coûté de l’argent. Que l’arrêt du processus ne tient pas à une difficulté géographique, climatique ou culturelle, mais à un calcul économique. Le rapport ne plaide pas pour l’assimilation, il exhibe le mensonge républicain. La départementalisation n’est donc pas une innovation ni une faveur. Elle est la sommation faite à la République de tenir une parole qu’elle a elle-même prononcée. Le mot « aboutissement » que Césaire emploie n’est pas un mot d’adhésion, c’est un mot de mise en demeure. Vous avez commencé : finissez.


IV. Le retournement de Montesquieu

Les adversaires de l’assimilation, Césaire le sait, ont leur arsenal philosophique. L’Esprit des lois est leur citation préférée : « Les lois doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que c’est un très grand hasard si celles d’une nation peuvent convenir à une autre. » C’est l’argument classique du relativisme colonial, habillé de respectabilité philosophique : on ne peut pas appliquer aux Antilles les lois de la métropole, parce que les peuples diffèrent et que les climats diffèrent.

Césaire ne discute pas Montesquieu. Il le retourne. Le même Montesquieu, rappelle-t-il sèchement, a écrit « des pages cinglantes contre l’esclavage des noirs ». Et dans la foulée, il assène la phrase qui contient toute la stratégie du rapport : « Ce dont il s’agit aujourd’hui, c’est, par une loi d’assimilation, mieux d’égalisation, de libérer près d’un million d’hommes de couleur d’une des formes modernes de l’esclavage. »

Quatre mots, glissés en incise, font basculer le sens du texte : mieux d’égalisation. Césaire corrige le mot d’assimilation au moment même où il l’emploie. Il dit à l’Assemblée : ce que je demande n’est pas que vous absorbiez les colonies, c’est que vous reconnaissiez que ces colonies sont déjà ce que vous prétendez qu’elles sont. Le rapport ne dit pas « faites-nous comme vous » ; il dit « cessez de nous traiter autrement que ce que vous prétendez que nous sommes ». La nuance est décisive et elle est volontaire. Elle dit que Césaire ne demande pas l’effacement des Antilles dans la France, mais l’effacement du mensonge français sur les Antilles.

Il précise encore que l’assimilation proposée n’est pas « géométrique » mais « souple, intelligente et réaliste ». Il oppose le calque rigide de Boissy-d’Anglas en l’an III à une assimilation qui « tient compte des contingences géographiques et économiques locales ». Ce n’est pas une concession, c’est un piège supplémentaire. Car les adversaires de l’assimilation craignent l’uniformité, mais ils ne peuvent pas refuser l’égalité sans se contredire. Césaire les enferme dans leur propre langage. Soit vous reconnaissez l’égalité, et alors vous tenez parole ; soit vous la refusez, et alors vous avouez que la doctrine républicaine n’a jamais été universelle, qu’elle s’arrêtait à la couleur de peau. Le piège est parfait. Il n’y a pas d’issue politiquement avouable.


V. L’accusation sociale comme arme

Le volet social du rapport est le plus violent et c’est dans cette violence que se lit le mieux l’intention véritable de Césaire.

Le tableau qu’il dresse n’est pas un plaidoyer, c’est un réquisitoire. « Pas d’indemnité pour la femme en couches. Pas d’indemnité pour le malade. Pas de pension pour le vieillard. Pas d’allocation pour le chômeur. » L’anaphore martelée est un procédé de tribunal, pas de supplique. Césaire ne demande pas la charité de la métropole, il exhibe la faillite de la République. Il convoque l’enquête Villermé de 1840, celle qui avait décrit la misère ouvrière française, et il affirme que ces descriptions, « devenues historiques en France, s’appliquent encore cruellement à la réalité antillaise ». Le parallèle est dévastateur : la France a réglé le problème chez elle, elle a refusé de le régler outre-mer. La départementalisation n’est pas un cadeau, elle est la réparation d’un abandon.

Et puis il y a la citation de Diderot, placée à la fin du volet social comme un sceau : « Avoir des esclaves n’est rien. Ce qui est intolérable, c’est d’avoir des esclaves en les appelant citoyens. » Cette phrase est l’arme nucléaire du rapport. Elle ne parle plus de la départementalisation, elle parle de l’imposture. La France a fait des habitants des colonies des citoyens de nom tout en les maintenant esclaves de fait. La départementalisation n’est pas la récompense d’une fidélité, elle est la fin d’un mensonge. Et Césaire le dit à la tribune, dans le langage même de la République, en convoquant ses propres philosophes des Lumières.

Le volet économique achève la démonstration. Césaire dénonce la domination de « dix familles » qui « réussissent à imposer leurs produits à la métropole à des taux supérieurs aux prix mondiaux » tout en imposant aux travailleurs antillais « les salaires les plus bas du monde ». Puis il assène la phrase qui condense tout le projet : « Il ne doit pas y avoir deux capitalismes : le capitalisme métropolitain que l’on combat et que l’on limite, et le capitalisme d’outre-mer que l’on tolère et que l’on ménage. » Ce n’est pas le langage d’un homme qui demande l’assimilation par amour de la France, c’est le langage d’un député communiste qui retourne le programme du CNR contre la métropole elle-même. Soyez ce que vous prétendez être, ou avouez que vous ne l’êtes pas.


VI. Le masque et l’arme : Césaire entre Du Bois et Fanon

Peut-on affirmer que Césaire savait ce qu’il faisait ? Que ce texte n’est pas un acte de naïveté mais un acte de conscience stratégique ? Quatre éléments convergents permettent de le soutenir.

La biographie intellectuelle. L’homme qui rédige le Rapport 520 en février 1946 est le même qui a publié « Négreries : Jeunesse noire et assimilation » en mars 1935, dans le premier numéro de L’Étudiant noir. Ce texte, manifeste fondateur de la Négritude cosigné avec Senghor et Damas, se dresse explicitement contre l’assimilation. Césaire y refuse la dissolution de la singularité noire dans l’universalisme abstrait français. Onze ans plus tard, il rédige un rapport parlementaire qui plaide pour l’assimilation. La contradiction n’est cohérente que si l’on comprend que le mot ne désigne pas la même chose : en 1935, l’assimilation est culturelle, elle signifie l’effacement ; en 1946, elle est juridique, elle signifie l’égalité de droits. Et Césaire corrige lui-même le terme dans le rapport : non pas « assimilation » mais « égalisation ».

La trajectoire ultérieure. Quatre ans après le Rapport 520, en 1950, Césaire publie le Discours sur le colonialisme. Six ans plus tard, en 1956, il adresse à Maurice Thorez sa lettre de rupture avec le Parti communiste, où il écrit cette phrase qui est l’antithèse exacte de la posture assimilationniste : « Un fait à mes yeux capital est celui-ci : que nous, hommes de couleur, en ce moment précis de l’évolution historique, avons, dans notre conscience, pris possession de tout le champ de notre singularité. » En 1958, il fonde le Parti Progressiste Martiniquais, dont la doctrine est l’autonomie. L’homme qui aurait « plaidé pour l’assimilation » en 1946 la rejette frontalement douze ans plus tard. Non pas parce qu’il a changé d’avis. Parce que l’instrument a produit ce qu’il devait produire, et que l’étape suivante peut désormais être posée.

La double conscience. Ce que Césaire pratique dans le Rapport 520 a un nom dans la tradition intellectuelle noire. W.E.B. Du Bois, dans The Souls of Black Folk (1903), l’a appelé double consciousness : la capacité du sujet noir de se voir simultanément depuis l’intérieur de sa propre culture et depuis le regard du dominant, et d’utiliser cette dualité non comme blessure mais comme instrument. Le Noir, écrit Du Bois, est toujours obligé de se penser à travers l’œil de l’autre. Cette aliénation peut être subie, et elle l’est dans la majorité des cas. Mais elle peut aussi être retournée. Elle devient alors une compétence stratégique, la capacité de parler la langue du dominant pour obtenir, dans cette langue, ce que cette langue elle-même prétend offrir. Césaire, formé à la fois par Schoelcher et par les spirituals noirs américains, par Hugo et par Du Bois, par la Révolution française et par la Harlem Renaissance, est un virtuose de cette double conscience. Le Rapport 520 en est l’exécution parlementaire.

Le masque. Frantz Fanon, qui fut élève de Césaire au lycée Schoelcher de Fort-de-France, a théorisé le geste dans Peau noire, masques blancs (Seuil, 1952). Le sujet colonisé, écrit Fanon, est contraint de porter le masque blanc pour entrer dans le langage du dominant. Ce masque est généralement une aliénation. Mais il peut, dans certaines mains, devenir une arme. Fanon a vu Césaire faire en 1946 ce qu’il décrira en 1952 : utiliser le masque comme moyen, non comme fin. Parler français pour dire ce que le français refuse d’entendre quand on le dit dans une autre langue. C’est cette continuité qui rend le Rapport 520 lisible. Il n’est pas écrit malgré la Négritude, il est écrit avec la Négritude, dans son geste de retournement le plus subtil. La Négritude affirme la singularité ; le Rapport 520 utilise l’universalisme prétendu de l’autre pour faire reconnaître les conséquences matérielles de cette singularité. Les deux gestes sont complémentaires, et seul un lecteur qui n’a pas compris la Négritude peut croire que Césaire l’a trahie en 1946.


VII. Le 19 mars 1946 : la République se trahit avant que Césaire ait le temps de la juger

Cette lecture stratégique du Rapport 520 n’est pas une reconstruction a posteriori. Elle se vérifie dans un fait que la littérature commémorative passe systématiquement sous silence : entre la proposition rédigée par Césaire et la loi finalement adoptée le 19 mars 1946, l’Assemblée a procédé à une opération technique d’apparence anodine, et politiquement décisive.

Comparons les deux textes mot à mot.

Article 3 de la proposition Césaire : « Dès la promulgation de la présente loi, toutes les lois et tous les décrets applicables dans la métropole seront automatiquement appliqués dans ces nouveaux départements, sauf dispositions contraires insérées dans le texte. »

Article 3 de la loi n° 46-451 du 19 mars 1946 : « Dès la promulgation de la présente loi, les lois nouvelles applicables à la métropole le seront dans ces départements, sur mention expresse insérée aux textes. »

Cette modification microscopique est un séisme juridique. Césaire avait inscrit le principe de l’identité législative : par défaut, la loi métropolitaine s’applique aux nouveaux départements, sauf exclusion expresse. L’Assemblée, sur suggestion de la commission de l’Intérieur et avec l’aval du ministre de la France d’Outre-Mer Marius Moutet, a inversé la préposition. La loi adoptée pose le principe inverse : par défaut, la loi métropolitaine ne s’applique pas aux nouveaux départements, sauf inclusion expresse.

Le juriste François Miclo a parlé d’une « interversion des prépositions ». Le constitutionnaliste réunionnais André Oraison, dans ses travaux récents, en a tiré la conséquence : la loi du 19 mars 1946 maintient en réalité le principe colonial de la spécialité législative, c’est-à-dire le régime d’exception, sous le nom de département. Les Antilles, la Réunion et la Guyane deviennent juridiquement, selon la formule que Césaire lui-même employait dans le rapport pour la rejeter, « des départements diminués, des départements d’exception ».

Autrement dit : au moment précis où l’Assemblée vote la loi à l’unanimité, en applaudissant Césaire et en se félicitant de la générosité de la République, elle vide la loi de son principe égalitaire. Le geste est presque trop parfait pour être commenté. La France valide la départementalisation au prix d’une opération technique qui en annule le sens. Elle accorde le mot et confisque la chose. Elle dit oui à Césaire et fait non à ses propres principes, dans le même mouvement, dans le même article, dans la même séance.

C’est cette duplicité, anticipée par Césaire avant même qu’elle ne se produise, qui justifie rétroactivement toute la stratégie du Rapport 520. Si Césaire avait été l’assimilationniste sincère que la critique créoliste lui reproche d’avoir été, il aurait protesté contre l’inversion de l’article 3. Il ne l’a pas fait. Pas parce qu’il ne l’a pas vue, mais parce qu’il savait que le combat décisif n’était pas dans le texte de la loi mais dans son application future, et que cette bataille-là demanderait des décennies. La départementalisation n’était pas l’objectif final, c’était la mise en demeure. Et la mise en demeure était inscrite dans la loi même que la République venait de se voter à elle-même.


VIII. Quatre-vingts ans plus tard

Que reste-t-il de ce geste ?

La départementalisation a effectivement apporté l’extension des droits sociaux. Sécurité sociale, allocations familiales, droit du travail : tout ce que Césaire avait listé comme absent dans son réquisitoire a été progressivement instauré. Mais l’égalité réelle a été différée pendant cinquante ans. L’alignement du SMIC sur celui de la métropole n’est intervenu qu’en 1996. Et le capitalisme colonial béké, que Césaire dénonçait dès 1946 comme l’obstacle structural à toute émancipation, n’a pas été démantelé. Il s’est reconfiguré. Les mêmes familles, les mêmes monopoles, les mêmes prix imposés, les mêmes structures de dépendance. L’économie martiniquaise, loin de s’émanciper, s’est enfoncée dans la consommation de produits importés et le déclin de la production locale, confirmant à la lettre l’avertissement que contenait le rapport.

Confiant a tort quand il impute à Césaire la responsabilité de ce qu’est devenue la Martinique. Non pas parce que la critique est illégitime, mais parce qu’elle commet un contresens méthodologique : elle prend le Rapport 520 au premier degré, comme si Césaire avait voulu ce qui est advenu. Or le rapport est un texte de combat, pas un texte de consentement. Césaire n’a pas « conçu un avenir de province française pour les Antilles ». Il a fabriqué un instrument juridique pour contraindre la France à payer le prix de ses propres principes. Que la France ait payé au rabais, avec retard, en monnaie d’accommodement, après avoir vidé la loi de son contenu égalitaire dans la nuit même de son adoption, c’est la faillite de la République, pas celle de Césaire.

Glissant, qui dans Le Discours antillais diagnostique les ravages de la pulsion mimétique départementale, a raison sur le constat mais ne va pas assez loin dans l’analyse. La dépendance culturelle et économique engendrée par la départementalisation n’est pas le produit d’un choix aveugle, elle est le produit d’une application cynique. La France a accordé les droits sociaux parce qu’elle ne pouvait plus les refuser, tout en maintenant les structures économiques qui garantissaient la subordination, parce que les démanteler aurait affecté les intérêts de ses propres ressortissants dans les colonies. Le Rapport 520 avait anticipé exactement ce scénario, et c’est pour cela que Césaire insistait sur les nationalisations et le démantèlement des monopoles. C’est cette partie du programme qui n’a jamais été appliquée. C’est cette partie-là que la République a refusé d’entendre, parce qu’elle savait qu’elle y avait elle-même intérêt.


IX. Ce qu’il faut maintenant lire dans le Rapport 520

Cet article ne réhabilite pas Césaire, qui n’a pas besoin de réhabilitation. Il ne dédouane pas la départementalisation de ses conséquences, qui sont documentées et accablantes. Il propose une lecture plus exigeante du texte, fondée sur sa lettre, sur la cohérence biographique de son auteur, et sur le destin parlementaire de la loi qui en est sortie.

Le Rapport 520 n’est pas un acte d’adhésion à l’idéal républicain français. Il est l’utilisation de cet idéal comme levier contre la France elle-même. Césaire parle le langage de la République parce que c’est le seul que l’Assemblée est capable d’entendre. Mais ce qu’il dit dans ce langage est un réquisitoire, une mise en demeure, une sommation. La départementalisation est une arme juridique forgée à partir des promesses non tenues de la métropole : si vous êtes ce que vous dites être, prouvez-le. Et si vous ne le prouvez pas, c’est vous qui serez jugés.

La France a refusé de tenir parole. Elle a inversé la préposition de l’article 3 dans la nuit même du vote. Elle a accordé les droits sociaux avec cinquante ans de retard. Elle n’a jamais touché au capitalisme colonial. Elle a transformé la départementalisation en un mécanisme de gestion administrative de la pauvreté transocéanique. Elle a fait, en somme, exactement ce que Césaire savait qu’elle ferait.

Ce que personne n’a voulu lire dans le Rapport 520, c’est que Césaire le savait. Qu’il a tendu le piège en sachant que la République n’y entrerait pas franchement, qu’elle s’y débattrait, qu’elle en gigoterait pendant un siècle pour faire semblant d’y être tout en n’y étant pas. Et c’est cette agitation perpétuelle, cette mauvaise foi structurelle, ce mensonge institutionnalisé que la départementalisation a rendus visibles, parce qu’elle a contraint la France à se tenir, sur la même ligne juridique, à côté de ce qu’elle ne voulait pas reconnaître pour elle-même.

Le Rapport 520 n’a pas perdu. Il n’a pas été appliqué. C’est très différent. Et c’est en cela qu’il est, quatre-vingts ans plus tard, encore à venir.


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Pourquoi cette lecture compte

Cet article propose une lecture qui n’a jamais été faite d’un document que tout le monde cite et que personne ne lit. La Martinique de 2026 vit encore dans le verrou que Césaire avait posé en 1946, et dans le mensonge institutionnel par lequel la République a vidé ce verrou de sa substance.

Si l’analyse vous parle, partagez-la. Si elle vous heurte, discutez-la. La discussion est la suite naturelle d’un tel travail.


Sources et références

Source primaire

Aimé Césaire, Rapport N°520, fait au nom de la Commission des Territoires d’Outre-Mer, Assemblée Nationale Constituante, annexe au procès-verbal de la séance du 25 février 1946, 14 pages.

Loi n° 46-451 du 19 mars 1946 tendant au classement comme départements français de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion et de la Guyane française, Journal officiel de la République française.

Textes de Césaire

Aimé Césaire, « Négreries : Jeunesse noire et assimilation », L’Étudiant noir, n°1, mars 1935.
Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Présence africaine, 1939 ; édition définitive 1956.
Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Réclame, 1950 ; réédition Présence africaine, 1955.
Aimé Césaire, Lettre à Maurice Thorez, 24 octobre 1956, Présence africaine.

Cadre théorique

W.E.B. Du Bois, The Souls of Black Folk, A.C. McClurg & Co., Chicago, 1903.
Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952.
Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1961.

Lectures de la départementalisation

Justin Daniel et Fred Constant (dir.), Cinquante ans de départementalisation outre-mer : 1946-1996, L’Harmattan, 1997.
Justin Daniel et Carine David (dir.), 75 ans de départementalisation outre-mer : bilan et perspectives, de l’uniformité à la différenciation, L’Harmattan, 2021.
Raphaël Confiant, Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle, Stock, 1993 ; réédition Écriture, 2006.
Édouard Glissant, Le Discours antillais, Seuil, 1981.
David Alliot, Le communisme est à l’ordre du jour : Aimé Césaire et le PCF, Pascal Galodé, 2013.
Ernest Moutoussamy, Aimé Césaire : député à l’Assemblée nationale, 1945-1993, L’Harmattan, 1993.

Analyses juridiques de l’article 3

Patrick Lingibé, « La départementalisation de 1946 : que reste-t-il de l’assimilation 75 années après ? », Outremers360, mars 2021.
André Oraison, « Critique de l’article 3 de la loi de départementalisation du 19 mars 1946 », Zinfos974, 2023.
François Miclo, Le régime législatif des départements d’outre-mer et l’unité de la République, Economica, 1982.

Actes de colloque

Aimé Césaire : Lettre à Maurice Thorez, la rupture, actes du colloque international, Fort-de-France, CCER, octobre 2007, L’Harmattan, 2009.



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