Reflets du Sud

Histoire, société et mémoires martiniquaises


Sur RCI : exister comme homme noir martiniquais

Ce mercredi 22 avril 2026, Arnaud Ransay était l’invité d’Un point à la ligne, l’émission matinale d’entretiens de RCI animée par Philippe Diser, pour présenter Penser l’Homme Noir Martiniquais (Éditions Les Trois Colonnes, 2026). Après le journal télévisé d’ATV le 15 avril, c’est la radio qui ouvre ses ondes à cet essai. Le format change, le public change, l’exigence reste : poser en termes clairs ce que recouvre la question du sujet politique martiniquais aujourd’hui, et refuser qu’elle demeure en marge du débat public.


🎙️ Écouter l’émission sur RCI

Un point à la ligne, mercredi 22 avril 2026 →


L’émission

Un point à la ligne est un rendez-vous d’entretien de la matinale RCI. Philippe Diser y reçoit experts, responsables associatifs, auteurs, élus, sur les grands sujets antillais : immigration, vie chère, transport, justice, culture. La ligne revendiquée est le débat sans détour. C’est dans ce cadre que l’essai a été discuté ce matin, avec la question qui structure tout le livre dès son titre : existe-t-il un homme noir martiniquais ?

Verbatim choisis

« L’homme noir, il existe parce que tout Martiniquais qui s’est déjà senti étranger dans son propre pays est cet homme noir martiniquais. Ce n’est pas une histoire de couleur de peau. »

C’est la formule centrale de l’entretien. La Martinicanité noire ne désigne pas une pigmentation, elle désigne une condition politique : celle du sujet qui, dans son propre pays, se voit continuellement rappelé à une place subalterne. Cette condition est également vécue par les descendants d’Indiens de Basse-Pointe, comme l’a rappelé l’entretien. Le mot « noir » fonctionne ici comme catégorie critique, non comme marqueur biologique. L’essai le pose sans détour dès son glossaire : la Martinicanité noire est une identité noire martiniquaise consciente de ses héritages historiques, de ses luttes et de sa dignité, pensée comme horizon politique d’émancipation.

« Le médecin qui pose le diagnostic ne crée pas la maladie. »

Phrase de défense, phrase de méthode. Fanon, faut-il le rappeler, était psychiatre. La métaphore médicale traverse Peau noire, masques blancs, où l’aliénation coloniale est analysée comme pathologie sociale. En la mobilisant à l’antenne, l’auteur inscrit explicitement sa démarche dans cette filiation : nommer ce qui est déjà là, mais dont le silence médiatique donne l’illusion qu’il n’existe pas. Décrire n’est pas inventer, c’est rendre visible.

« Moi, je trouve anormal que ma fille soit exactement dans la même position que ma grand-mère en 1946, après la loi de la départementalisation. »

De la grand-mère à la petite-fille, une même place. C’est la thèse du livre en une phrase. Le chapitre premier de l’essai documente cette continuité par le récit généalogique : Judith Ransay, trisaïeule née esclave ; Virginie Ransay, grand-mère née en 1916, d’abord sujette de la France coloniale avant d’être citoyenne française par la départementalisation. La promesse d’égalité portée par Césaire en 1946 reste ainsi suspendue, et l’homme noir martiniquais demeure enraciné dans une position structurelle que ni la loi, ni le temps, ni les institutions n’ont déplacée.

« Je ne trouve pas normal qu’un livre fait par un Martiniquais, qui traite de ce sujet, ne puisse pas être en rayon dans la librairie qui a pignon sur rue. »

L’échange, prononcé en direct, est exemplaire. La difficulté actuelle à faire référencer PHNM chez Cultura Martinique n’a pas été instrumentalisée en procès d’intention, mais posée comme fait : un livre martiniquais, écrit par un Martiniquais, sur la condition martiniquaise, bute sur des obstacles de distribution dans une enseigne martiniquaise. Indépendamment des explications techniques légitimes de chaque partie, la situation elle-même mérite d’être versée au dossier.

« Il y a des gens qui nous considèrent toujours comme des Français de seconde zone, et ça, c’est l’homme noir martiniquais. »

Phrase de clôture. Elle donne la définition politique, et non raciale, de la catégorie qui nomme le livre. Elle entre en résonance directe avec le concept de « citoyenneté inachevée » que l’essai construit dès son introduction et qu’il place au cœur de sa thèse centrale. L’homme noir martiniquais est le citoyen de seconde zone qui ne s’accepte plus comme tel.

Prolongements

Plusieurs fils tracés à l’antenne trouvent leur développement dans l’essai. Quelques repères pour qui souhaite aller plus loin.

La Martinicanité noire n’est pas un slogan. C’est un horizon conceptuel construit à partir de Fanon, de Du Bois et du dépassement partiel de Césaire et de Glissant. Fanon, parce qu’il a nommé l’aliénation du colonisé. Du Bois, parce qu’il a pensé la double conscience du sujet noir dans un monde structuré pour le dominer. Césaire et Glissant, parce qu’ils ont ouvert la voie, dans un cadre où le sujet politique martiniquais n’était pas encore pleinement le pivot. Le chapitre 11 de l’essai développe cette architecture et en trace la singularité par rapport à la négritude, à l’antillanité et à la créolisation.

La catégorie d’élite noire complaisante appelle précision. Dans le livre, sa définition est posée sans ambiguïté dès l’introduction : il s’agit de la fraction martiniquaise, politique, économique ou médiatique, qui hérite de la domination que le système veut bien lui attribuer, et qui, pour cette raison, ne peut en devenir l’opposant réel. Ce n’est pas une mise en accusation nominative, c’est un constat structurel. Les chapitres 4, 5 et 10 de l’essai en déploient l’analyse, depuis la reproduction de la domination invisible jusqu’aux paradoxes de l’assimilation.

L’exigence comparatiste, trame de l’essai. L’évocation à l’antenne de territoires ayant accédé à une autonomie décisionnelle prolonge un exercice qui structure tout le livre. L’essai examine longuement quatre cas : Haïti, comme rupture radicale née d’une révolution ; la Guadeloupe, comme trajectoire jumelle de la Martinique ; la Guyane, comme extractivisme prolongé ; La Réunion, comme assimilation enthousiaste aux inégalités persistantes. Cette grille sert une démonstration : la citoyenneté martiniquaise est acquise par décret républicain, mais non par lutte victorieuse, et c’est cette singularité qui appelle un horizon politique propre.

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Un essai pour nommer ce que la République laisse dans l’ombre.
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