Il existe une question que nous évitons parce qu’elle brûle. Ce n’est pas celle de l’indépendance, ni celle du statut, ni même celle de l’identité. C’est une question plus simple, plus nue, plus dangereuse : la capacité d’un peuple à décider de ce qu’il devient. Pas rêver, pas espérer, pas attendre. Décider. Et cette question, en Martinique, est la plus difficile de toutes, parce qu’elle oblige à regarder en face ce que nous avons accepté, ce que nous avons intériorisé, et ce que nous avons renoncé à construire.
Le capitalisme n’est pas neutre
Le capitalisme, dans sa forme actuelle, n’est pas un simple système économique. C’est une logique de hiérarchisation. Il classe les territoires entre ceux qui produisent et ceux qui consomment, entre ceux qui décident et ceux qui exécutent, entre ceux qui fixent les prix et ceux qui les subissent. Dans ce schéma, la Martinique occupe un rôle précis : consommer ce qu’elle n’a pas produit, importer ce qu’elle pourrait cultiver, dépendre de ce qu’elle pourrait organiser.
Ce n’est pas un accident. C’est une architecture. Le capitalisme colonial n’a pas disparu, il s’est modernisé. Il ne parle plus de plantation, il parle de marché. Il ne parle plus de maître, il parle de fournisseur. Mais la structure reste : une économie extravertie, tournée vers l’extérieur, alimentée par des transferts, et incapable de se nourrir elle-même au sens propre comme au sens figuré.
L’universalisme impérial
L’universalisme républicain a été, dans certains cas, un outil d’émancipation. Mais il a aussi servi de couverture. Sous le mot « universel », il y a eu la négation des particularités, l’effacement des histoires locales, la réduction des cultures à un folklore toléré, tant qu’il ne remet pas en cause l’ordre général. Ce que la République appelle égalité, c’est parfois l’uniformité. Et l’uniformité, dans un territoire qui n’a pas les mêmes conditions de départ, peut être une violence déguisée en principe.
La Martinique a intégré ce discours. Elle a appris à se penser à travers les catégories du centre. Elle a appris à mesurer sa valeur à l’aune de Paris. Elle a intériorisé l’idée que sa langue est un patois, que son histoire est secondaire, que son économie est assistée, que son autonomie est une utopie. Cet universalisme impérial n’a pas besoin de violence physique. Il fonctionne par intériorisation. La domination la plus efficace est celle que l’on finit par exercer sur soi-même.
La dépendance structurelle
On parle souvent de la vie chère en Martinique. On évoque les prix, les marges, les monopoles. Mais on parle moins de la structure qui rend cette vie chère possible. Une île qui importe entre 80 et 90 % de ce qu’elle consomme est une île captive. Les prix ne sont pas seulement le résultat de marges abusives. Ils sont le produit d’un système où la production locale a été marginalisée, où les circuits d’approvisionnement sont verrouillés, où la norme alimentaire elle-même a été importée.
La dépendance n’est pas seulement économique. Elle est cognitive. On ne pense plus en termes de production locale, mais en termes de pouvoir d’achat. On ne se demande plus « que pouvons-nous produire », mais « que pouvons-nous acheter ». Et cette inversion est le signe le plus clair de la colonialité persistante.
Le consumérisme comme compensation
Dans une société où la dignité a été historiquement niée, la consommation devient un substitut. On achète pour exister. On s’endette pour paraître. On accumule pour compenser. Les centres commerciaux ne sont pas seulement des lieux d’achat. Ce sont des lieux de reconnaissance sociale. Dans une île où le travail est précaire, où le chômage est structurel, où l’avenir est incertain, le caddie plein devient une forme de résistance symbolique. Mais c’est une résistance qui enrichit ceux qui dominent.
L’autonomie vitale
Ce que je propose ici n’est ni l’indépendance par décret, ni l’assimilation résignée. C’est une troisième voie, exigeante et concrète : l’autonomie vitale. L’autonomie vitale commence par le vital : se nourrir, se soigner, se former, produire de l’énergie, organiser ses circuits. C’est une autonomie qui ne se proclame pas, elle se construit. Elle ne demande pas la permission, elle crée les conditions. Elle ne rompt pas par principe, elle réduit la dépendance par la pratique.
L’autonomie vitale, c’est une agriculture qui nourrit, pas qui exporte pour enrichir ailleurs. C’est une énergie qui se produit ici, avec le soleil, le vent, la géothermie. C’est une formation qui prépare à construire ici, pas à partir. C’est une santé qui soigne avec des protocoles adaptés, pas avec des copier-coller métropolitains. C’est une culture qui s’enseigne, se transmet, se finance, se respecte.
Martinique, à quoi veux-tu servir. Veux-tu servir de marché captif, de vitrine tropicale, de variable d’ajustement dans un budget national. Ou veux-tu servir à quelque chose de plus grand : à prouver qu’un petit territoire peut se tenir debout, produire sa dignité, nourrir son peuple, éduquer ses enfants, soigner ses anciens, et regarder le monde sans baisser les yeux.
La question n’est pas de rompre. La question est de cesser de confondre la protection avec la souveraineté, la stabilité avec la dignité, l’administration avec le destin. La question est de commencer. Maintenant.
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Arnaud Ransay, Reflets du Sud
