REFLETS DU SUD

Histoire, société et mémoires martiniquaises

Le dimanche, je suis Gaulois

Le dimanche, je suis Gaulois

Ce que ma passion du football m’oblige à déconstruire


Le tour préliminaire de la Coupe de France, zone Martinique, s’ouvre aujourd’hui avec cinquante-trois clubs engagés, et parmi les affiches un derby trinitéen entre La Gauloise et le Réal de Tartane. Cinquante-trois noms que l’on va crier tout le week-end. Ce texte propose simplement de les lire.

I. Ce que j’aime

On ne déconstruit bien que ce que l’on aime. Le reste n’est que critique de loin, confortable, sans prix à payer. J’aime le football. Je l’aime depuis l’enfance, je l’aime mal, je l’aime avec la mauvaise foi de ceux qui savent qu’ils ne raisonneront jamais un dimanche de derby. C’est donc de là qu’il faut partir, parce qu’un mécanisme colonial ne se reconnaît jamais aussi bien que dans ce qu’on n’a pas envie d’examiner.

Dans la commune où je suis né, on ne dit pas qu’on prend une licence dans un club. On dit qu’on devient Gaulois. Le club lui-même l’écrit, et personne ne rit. Je n’ai jamais entendu un enfant de La Trinité demander pourquoi.

II. Un jeu né dans un très petit monde

Des jeux de ballon populaires, il y en avait partout en Angleterre, dans les villages et dans les rues, bien avant Eton et Harrow. Ce qui s’est joué dans les collèges privés anglais du XIXe siècle n’est pas l’invention du jeu, c’est sa normalisation : la mise en règles, la mise en forme, la transformation d’une coutume désordonnée en institution transmissible. Le football moderne codifié n’est pas né dans les quartiers ouvriers ; il s’est structuré dans un très petit monde, celui où le sport était pensé comme une pédagogie du caractère et de la virilité chrétienne, une fabrique de cadres pour l’Empire. Cambridge fixe des règles communes dès 1848, et ces règles pèsent directement sur celles adoptées en 1863, quand des clubs londoniens fondent la Football Association. Le mouvement n’était pas homogène, et il faut le dire : le rédacteur des premières règles de la FA, Ebenezer Morley, ne sortait pas de ces collèges. Mais ce sont ces réseaux-là qui tenaient le jeu.

Pendant plus de vingt ans, il appartient à ce que les Anglais appelaient les gentlemen amateurs. L’amateurisme n’était pas une éthique, c’était un filtre : ne peut jouer gratuitement que celui qui n’a pas besoin d’être payé pour manquer une journée d’usine. Le professionnalisme n’est légalisé qu’en 1885, sous la pression des clubs ouvriers du Nord. Autrement dit, le jeu que le monde entier pratique aujourd’hui a d’abord servi à distinguer ceux qui pouvaient jouer de ceux qui devaient travailler.

Puis il a voyagé exactement par où l’Empire voyageait : les marins, les ingénieurs, les négociants, les maîtres d’école. Le ballon n’a pas conquis le monde, il a emprunté des routes déjà tracées.

Reste Arthur Wharton, gardien de but, né en 1865 à Jamestown, d’un père missionnaire wesleyen d’ascendance grenadienne et d’une mère de lignée royale fanti. Professionnel à Rotherham Town en 1889, il devient le premier footballeur noir professionnel d’Angleterre ; six ans plus tard, avec Sheffield United, il est aussi le premier joueur noir à évoluer dans l’élite anglaise. Il a existé. Il a joué. Il a fini mineur de fond, il est mort sans un sou en 1930, et sa tombe est restée sans nom jusqu’en 1997. Retenez ce mécanisme, il est le vrai sujet de ce texte : il n’y a pas besoin d’interdire quand il suffit de ne pas retenir.

III. Quand le jeu arrive ici, il prend nos noms

En Martinique, le sport organisé s’installe au tournant du XXe siècle par le haut : cercles choisis, terrains privés, entre-soi de l’élite locale, puis petite bourgeoisie de couleur qui voit dans le sport un instrument d’égalité et de promotion. Le mouvement part de la Savane de Fort-de-France, où des passionnés fondent une Union Sportive qui se scinde bientôt en deux. De cette scission naît, en 1906, le doyen de nos clubs. Il s’appelle Club Colonial. On n’entre pas au Club Colonial comme on veut : à ses débuts, il faut être parrainé par deux membres.

Faisons la liste, simplement, sans commentaire, des vainqueurs de notre championnat depuis 1919 : Colonial, Intrépide, Golden Star, Stade Spiritain, La Gauloise, Good Luck, Aigle Sportif, Assaut, Golden Lion. Un club porte le nom du régime qui nous tenait. Un autre porte le nom d’un ancêtre que nous n’avons pas. Trois portent une langue qui n’est ni le français ni le créole, celle de la puissance qui a inventé le jeu. Nous avons appelé nos équipes du nom de nos dominateurs et de leurs rivaux, et nous chantons ces noms depuis un siècle avec une ferveur entière.

Je ne demande à personne de débaptiser quoi que ce soit. Je demande que l’on regarde une seconde ce que l’on crie.

IV. Ce que l’institution a choisi

Le point décisif n’est pas qu’on nous ait imposé le football. C’est ce qui se passait, au même moment, pour nos propres pratiques du corps.

Nous avions le danmyé, aussi appelé ladja ou kokoyé, art de combat né dans les habitations, issu des rites d’initiation africains, où deux majors s’affrontent au son du tambour dans le cercle des spectateurs. Nous avions la kalennda, le bèlè, le tambour comme instrument de mémoire et de convocation. L’Église a combattu ces pratiques à cause du tambour. Et dans les journées qui précèdent le 22 mai 1848, au Prêcheur, un homme nommé Romain brave l’interdiction de jouer du tambour. Son arrestation met le feu aux poudres ; sa libération, obtenue par Pory-Papy, ne suffit plus à arrêter le mouvement, et l’insurrection emporte l’abolition. L’étincelle de notre libération est partie d’une pratique corporelle interdite.

Un siècle plus tard, l’une de ces pratiques a des fédérations, des ligues, des stades municipaux, des subventions, des créneaux scolaires, des heures de télévision. L’autre a des associations militantes, des festivals, un statut disputé de folklore, et des majors qui vieillissent. Je ne prétends pas que le football ait tué le danmyé : l’Église, l’école, l’urbanisation et la transformation générale des loisirs y ont plus fait que n’importe quel ballon. Ce que je décris n’est pas un remplacement, c’est une asymétrie de légitimation. Personne n’a signé de décret d’effacement. Il n’y en avait pas besoin. On institutionnalise l’un, on laisse survivre l’autre : c’est cela, la colonisation quand elle n’a plus besoin de soldats.

V. Le Brésil, la même mécanique en plus grand

Au Brésil, le jeu arrive par Charles Miller à São Paulo et Oscar Cox à Rio, deux hommes de la bonne société anglo-brésilienne. Les clubs fondateurs s’appellent São Paulo Athletic Club, Fluminense Football Club, en anglais, dans un pays de langue portugaise.

En 1914, un joueur noir du Fluminense, Carlos Alberto, est hué aux cris de « pó de arroz », poudre de riz. Deux versions circulent : celle du club, qui dit que la poudre était un simple soin d’après-rasage ; celle, tenace, qui dit qu’il s’en couvrait le visage pour paraître moins noir sous le maillot blanc. Cette bataille de versions est déjà un fait en soi.

Vient 1923. Le Vasco da Gama, club de portefaix, d’ouvriers et de Noirs, remporte le championnat de Rio. De 1906 à 1922, aucune équipe de milieu populaire n’y était parvenue. Les clubs de l’élite quittent alors la ligue et en fondent une autre, l’AMEA, qui pose ses conditions : des terrains conformes, des inscriptions complexes, et surtout des joueurs sachant lire et écrire. Douze joueurs du Vasco, noirs et ouvriers, doivent être écartés. Le 7 avril 1924, le président du club répond par un courrier resté dans l’histoire brésilienne sous le nom de Resposta Histórica : il garde ses joueurs et renonce à la ligue. Entre-temps, le club avait payé son bibliothécaire pour apprendre à lire à ses attaquants.

Voilà la méthode complète. On n’écrit jamais « les Noirs sont exclus ». On écrit « les analphabètes sont exclus », et l’on sait très bien qui l’on vise. Notre siècle a gardé le procédé et changé les mots.

VI. Trois objections, et mes réponses

« Ce n’est qu’un jeu. » Un jeu qui organise nos dimanches, nos communes, nos rivalités et nos deuils n’est pas qu’un jeu, c’est une institution. On ne consacre pas cent ans de ferveur collective à une chose sans importance.

« Le football est devenu le nôtre. » C’est vrai, et c’est le plus intéressant. Le Corinthians de São Paulo a été fondé en 1910 par cinq ouvriers de Bom Retiro qui avaient vu jouer une équipe anglaise d’anciens d’Oxford et de Cambridge, et qui lui ont pris son nom pour en faire « l’équipe du peuple, par le peuple et pour le peuple ». On peut donc retourner l’outil. Mais s’approprier n’est pas posséder : nous jouons magnifiquement à un jeu dont nous n’écrivons ni les règles, ni le calendrier, ni le marché.

« Tu voudrais qu’on joue au danmyé à la place ? » Non. Je voudrais que le danmyé ait eu la même chance : des ligues, des stades, des budgets, des heures d’école. Le procès n’est pas fait au football, il est fait à la répartition.

VII. Le vrai sujet n’est pas le ballon, c’est le règlement

Et si tout cela appartenait au passé, une ligne suffirait à le démontrer. Elle n’existe pas.

Notre sélection est membre à part entière de la CONCACAF depuis 2013, associée depuis 1991. Elle a disputé huit Gold Cup, atteint les quarts en 2002, gagné trois fois la Coupe caribéenne. Mais elle n’est pas reconnue par la FIFA. La Ligue de football de la Martinique reste placée sous l’égide de la Fédération française de football. Conséquence écrite noir sur blanc dans les textes : les clubs européens ne sont pas tenus de libérer nos joueurs quand la Martinique les convoque. Nous pouvons appeler nos meilleurs fils ; on n’est pas obligé de nous les rendre.

Nous formons, nous exportons, et nous n’entrons jamais. Difficile de ne pas reconnaître là quelque chose de notre régime économique : produire la matière, la voir valorisée ailleurs, sous un autre drapeau, dans un autre bilan.

Voilà pourquoi ce texte n’est pas un texte sur le football.


Clôture

Dimanche prochain, je serai encore devant un match, et je crierai comme les autres. Je ne me guérirai pas de cette passion, et je n’ai pas envie d’en guérir. Mais je ne dirai plus jamais que ce n’est qu’un jeu, et je ne dirai plus jamais que je suis Gaulois.

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Sources

Football Association, fondation de 1863, règles de Cambridge de 1848, rôle des public schools dans la codification, place d’Ebenezer Morley ; légalisation du professionnalisme en 1885. Arthur Wharton : BBC, Premier League, Sheffield & Hallamshire FA, Arthur Wharton Foundation, pour la distinction entre Rotherham Town en 1889 et Sheffield United en 1895. Club Colonial de Fort-de-France, fondation 1906 et parrainage des licenciés : Martinique La 1ère. Palmarès du championnat de Martinique depuis 1919 ; La Gauloise de Trinité, fondée en 1920. Prémices bourgeoises et coloniales du sport en Martinique : magazine Maisons Créoles. Danmyé, ladja, kalennda : Josy Michalon, Le ladjia, origine et pratiques ; insurrection de mai 1848 et rôle de Pory-Papy dans la libération de Romain : Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Brésil : Fluminense FC pour les deux versions du « pó de arroz » ; Club de Regatas Vasco da Gama, Centro de Memória, Ofício n° 261 du 7 avril 1924 ; fondation du Sport Club Corinthians Paulista, 1910. Statut de la sélection : CONCACAF, fiche Martinique ; règlement d’application des statuts de la CONCACAF.


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