REFLETS DU SUD

Histoire, société et mémoires martiniquaises

La piscine se vide quand nous entrons

Visuel de la brève « La piscine se vide quand nous entrons » sur le racisme ordinaire vécu en voyage

On croit voyager pour voir. On oublie qu’on voyage aussi pour être vu.

Nous sommes sur une île grecque depuis quelques jours. Depuis notre arrivée, aucun autre visage noir, sauf hier après-midi, en sortant de la plage : une adolescente métisse marchant avec sa mère. Nous ne sommes pas ici une minorité, nous sommes une anomalie. Et une anomalie, cela ne se salue pas : cela s’observe.

Il y a eu le regard, celui qui se pose une seconde de trop et qui ne dit pas bonjour. Il y a eu les commandes incomplètes, ces oublis dont on ne saura jamais s’ils étaient distraits ou choisis. Il y a eu la piscine qui se vide quand nous entrons et qui se remplit quand nous sortons. Il y a eu cette dame d’un certain âge qui a parlé dans sa langue, non pas pour nous parler, mais pour que nous ne comprenions pas, avec un corps qui, lui, se comprenait très bien.

Je sais ce qu’on va m’opposer. Que le cash sans terminal de paiement, comme hier, est une habitude grecque avant d’être un affront. Que l’on fait payer d’avance tous les touristes du mois d’août. C’est vrai, et je le concède avant qu’on me l’arrache : je ne fonde rien là-dessus. Je retire ces pièces du dossier. Il en reste assez.

Car le racisme ordinaire n’est presque jamais un fait. C’est une somme. Pris isolément, chaque épisode s’excuse : la serveuse était débordée, la dame était de mauvaise humeur, la piscine se vidait de toute façon. Pris ensemble, sur les mêmes jours et sur la même peau, ils cessent d’être des hasards et deviennent une constante. C’est là toute son efficacité : il ne laisse jamais une seule preuve, il laisse une moyenne. Et l’on demande toujours à celui qui la subit de démontrer chaque unité séparément, comme si l’addition n’était pas elle-même le fait.

Hier soir, dans un restaurant, nous avons été reçus comme n’importe qui : correctement, simplement, sans que notre présence ne demande d’explication. Je tiens à l’écrire, et pas par équilibre de façade. Cette soirée est ma meilleure preuve. Elle établit que la chose était possible, à trois rues de là, avec les mêmes clients et la même saison. Ce qui manquait ailleurs n’était donc ni la langue, ni la fatigue, ni le mois d’août.

J’étais il y a quelques jours devant l’Acropole. J’ai admiré un peuple capable de nommer ses Perses, ses Romains, ses Ottomans, ses Britanniques, de dire le pillage de ses marbres, sans jamais que l’étranger présent ne se sente accusé. J’y ai vu une leçon pour la Martinique et je la maintiens. Mais je note ceci : savoir raconter sa propre domination n’apprend pas à reconnaître celle des autres. On peut avoir été occupé pendant quatre siècles et ne pas voir le corps noir qui débarque sur son quai. La mémoire d’un peuple ne le vaccine contre rien.

Un jeune homme, à qui nous avons raconté tout cela, s’est excusé. Il n’y était pour rien, et c’est justement pour cela que son geste compte. Lui et cette table d’hier soir m’interdisent d’écrire « les Grecs », comme d’autres écrivent « les Noirs ». Je ne ferai pas à un peuple ce que je passe mon séjour à refuser pour le mien.

Reste la question que je rapporterai dans mes bagages, et elle est pour nous. Nous savons accueillir, nous en avons même fait un argument de vente. Mais lorsqu’un étranger entre dans l’eau chez nous, sommes-nous certains que la piscine ne se vide jamais ?

Nous n’avons pas été insultés une seule fois. C’est bien le problème. Le racisme le plus efficace est celui qui n’a jamais besoin de se dire.

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