Reflets du Sud

Histoire, société et mémoires martiniquaises


BUMIDOM, la saignée et le silence

BUMIDOM, l'émigration organisée de la jeunesse antillaise

Il y a une scène que beaucoup de familles martiniquaises portent encore, même lorsqu’elles ne la racontent plus. Un matin trop tôt, une valise trop petite, un parent qui sourit pour ne pas pleurer, un billet d’avion qui ressemble à une promesse, puis, très vite, la sensation de quitter plus qu’une île. Quitter une part de soi.

On a appelé cela « mobilité ». On a parlé d’insertion, de formation, d’avenir. L’État a même donné un nom administratif, presque neutre, presque propre : BUMIDOM, Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer. Mis en place en 1963, actif jusqu’en 1981, il a organisé et encadré la migration des Antillais, Guyanais et Réunionnais vers l’Hexagone. Mais sur une île, les mots officiels ne suffisent pas. Ici, lorsque l’on déplace massivement une jeunesse, on ne déplace pas seulement des individus. On déplace la colonne vertébrale d’un pays.


Avant la saignée, il y avait le feu

Il faut se souvenir de l’époque. Il y eut ces années où l’école, les lycées, la lecture, la parole, formaient une génération qui se pensait capable de tenir debout. L’OJAM, Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique, naît dans cette température. Décembre 1962, un manifeste placardé, un slogan qui choque l’ordre établi, puis l’appareil répressif qui se met en marche. Des jeunes sont arrêtés en 1963, transférés à Fresnes, jugés à Paris. Dans le même temps, la France métropolitaine manque de main-d’œuvre, et les DOM connaissent chômage, difficultés économiques, tensions politiques. Une solution se dessine, simple, efficace, redoutable : déplacer. Canaliser. Aspirer.

Le BUMIDOM, ou l’exil organisé

Le BUMIDOM n’est pas une migration « spontanée » seulement portée par des désirs individuels. C’est une politique d’État, pensée, structurée, mise en musique par des administrations, avec recrutement, acheminement, formation, placement. Des travaux cités par la politiste Audrey Célestine estiment qu’entre 1963 et 1981, le BUMIDOM a organisé l’émigration d’environ 160 300 personnes, dont 85 863 nées aux Antilles. Le Musée national de l’histoire de l’immigration retient un ordre de grandeur tout aussi massif : plus de 170 000 personnes parties via le BUMIDOM en près de vingt ans.

La question centrale demeure, et elle coupe : si l’objectif était réellement le développement des territoires, pourquoi ne pas avoir investi d’abord dans la formation et l’emploi sur place, afin que la Martinique se dote de ses propres cadres, de ses propres ingénieurs, de ses propres dirigeants, de ses propres bâtisseurs ?

Une île amputée produit une île dépendante

L’exode d’une jeunesse n’est pas un chiffre seulement. C’est une mécanique sociale. Quand une part importante des 20 à 40 ans s’éloigne, l’île perd des naissances, parce que les corps féconds ne sont plus là. Elle perd des entrepreneurs, parce que l’énergie créatrice se fixe là où elle trouve un marché, des réseaux, une reconnaissance. Elle perd des enseignants, des infirmiers, des cadres, des responsables associatifs, des militants, des syndicalistes, des intellectuels. Et ce qui se perd en force locale se récupère en dépendance.

En 2024, la Martinique reste la région où la part des personnes de 60 ans et plus est la plus élevée, avec 33,6 %. En 2023, l’Insee décrit une décennie de baisse de population et souligne la contraction du nombre de femmes en âge d’avoir des enfants. Ce ne sont pas des impressions. C’est un destin statistique. Et ce destin a une histoire.

Le politique : quand la relève est loin, la contestation s’éteint

Un territoire ne vit pas seulement de lois et de dispositifs. Il vit d’une conscience collective, d’une capacité à produire des élites locales, à les contredire, à les renouveler. Lorsque l’on aspire une partie des jeunes adultes, on aspire aussi des forces politiques. Déplacer la jeunesse, c’est déplacer la possibilité d’un rapport de force local. Une société sans relève militante et intellectuelle dense devient une société plus fragile, plus administrée, plus facilement remodelée.

La réussite ailleurs, le retour comme honte

Un autre poison s’est installé, discret et durable : l’imaginaire. L’idée diffusée, génération après génération, est que la réussite est forcément « là-bas ». Que l’île est petite, fermée, improductive, incapable, et que revenir signifie avoir échoué. Ce conditionnement ne s’écrit pas dans un décret. Il s’écrit dans les conversations familiales, dans les trajectoires, dans les affects.

Administration, postes, territoire : le cœur de la dépossession

Quand un territoire perd une part de son vivier local, il crée une pénurie relative de cadres. Dans un système centralisé, cette pénurie est comblée par des affectations venues de l’Hexagone. Avec le temps, cela devient normal. Et ce qui se présentait comme une solution provisoire devient une architecture : la décision se déplace, le pouvoir s’externalise, et l’île s’habitue à être gérée. Le résultat est une croyance incorporée : la compétence vient d’ailleurs, l’autorité vient d’ailleurs, la légitimité vient d’ailleurs. Le pays devient, dans sa propre maison, une annexe.

Ce qui doit changer

Le BUMIDOM n’est pas un détail de l’histoire sociale. C’est un pivot. Une décision qui a cassé la transmission de la force vive. Changer, ce n’est pas seulement dénoncer. C’est agir. Agir, c’est d’abord réhabiliter la réussite ici. Faire comprendre, dans les familles, dans les écoles, dans les médias, que réussir en Martinique n’est pas un plan B, mais un projet de dignité. Agir, c’est organiser le retour des compétences, non à coups de discours, mais par des dispositifs massifs : logement, emplois qualifiés, passerelles, reconnaissance des parcours. Agir, c’est former et décider sur place, avec une stratégie de territoire sur dix ans. Agir, c’est rendre à la jeunesse sa centralité. Sans jeunesse, un pays se tait. Avec une jeunesse debout, un pays discute, invente, conteste, construit.


On a fait de l’exil une politique. On a fait de l’absence une normalité. On a fait croire que partir était l’unique respiration. Mais un peuple ne peut pas vivre longtemps en regardant son avenir s’écrire ailleurs.

La Martinique n’est pas un décor. La Martinique n’est pas une salle d’attente. La Martinique n’est pas une carte postale pour touristes fatigués. La Martinique est un pays, avec une mémoire, une jeunesse, une intelligence, une dignité. Parce qu’un pays qui ne garde pas sa jeunesse finit par perdre son nom.

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Arnaud Ransay, Reflets du Sud



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